BOUFFES-PARISIENS-CORA LAPARCERIE.—Le Jeune Homme candide, comédie en deux actes, en prose, de M. Pierre Mortier; Xantho chez les courtisanes, comédie en trois actes (dont un prologue) en vers, de M. Jacques Richepin, musique de M. Xavier Leroux.

Ce qu’il y a d’extraordinaire et d’inattendu dans les deux petits actes de cet ironique et brillant Pierre Mortier, c’est que le titre n’est pas menteur: il s’agit bien d’un jeune homme candide—et comment! Ce Gaston qui a peur de la liberté de propos et de gestes de sa fiancée Madeleine, par ailleurs sa cousine, qui brise son mariage, qui se laisse prendre aux fadeurs sournoises de Mlle Évangéline Tambour, élève du Conservatoire, qui se laisse escroquer un baiser furtif et terrible, qui se laisse menacer par le frère Martial Tambour jusques aux justes noces, inclusivement, qui se laisse taper et cocufier par son ami La Bréautière, prince du Pape (sic) et roquentin, qui laisse embrasser sa cabotine de femme par le cabot Saint-Éloi, qui reçoit chez lui une Totoche en jupe courte qui danse «Caroline», c’est une preuve suffisante d’excessive candeur.

Il finit par se reprendre et se révolter, par retourner à l’amour de sa cousine Madeleine, divorcée de son côté et mieux élevée, à l’ancienneté, par ne plus trembler devant la colichemarde du frère-bretteur Marius, par divorcer et épouser sa première fiancée. C’est gentillet, avec des mots de revue, de la bonne humeur et de l’humour.

M. Rozenberg est excellent dans le rôle de La Bréautière; M. Henry Lamothe est délicieux de bonne volonté et d’ahurissement en Gaston; M. Arnaudy est sagacement féroce et M. Régnier a de l’aisance.

Pour Mlle Juliette Clarens, dont c’était la rentrée aux sites de son premier triomphe, elle a été émue, mutine et charmante. Mlle Marie Calvill, pleine d’autorité doucereuse et cynique, Mlle Alice Vermell, les jambes nues et le corps en toute aisance, donnent de l’air et du ton à ce proverbe moderne d’un très jeune auteur qui a le plus joli passé et le plus riche avenir.

Xantho chez les courtisanes est, comme son nom l’indique, une initiation très spéciale, une descente aux enfers de volupté, une incursion de l’honnêteté en mal de plaisir dans les gouffres les plus savants de la caresse opportuniste et licencieuse. Mais l’art de Jacques Richepin n’est pas brutal: il ne nous introduit pas tout de go dans les arcanes du baiser, dans les écoles d’étreinte et de stupre gracieux de Corinthe: ce sont les trois Grâces elles-mêmes, Thaïs, Aglaé, Euphrosine, qui, toutes dolentes de leur béatitude et de leur éternité dans le délice des champs élyséens, soupirent vers les joies de la terre, et, doucement, en vers évocateurs, souples, ailés et fléchissant un peu des charmes d’ici-bas, elles nous ramènent à Corinthe, où l’on enseignait la beauté et les suprêmes plaisirs. Saluons ces déesses bien disantes et parfaites, Mlles Florise (Euphrosine), exquise, céruléenne et nostalgique; Moriane (Aglaé), délice à peine vivant et si pensif; Marie Marcilly, majestueusement mélancolique et tendre.

Et voici les courtisanes, en pleine action. Mais comment détailler ces leçons de choses et de gestes, ces dessins de pensers soumis et galants, ces raffinements présentés en raccourci, de vers souples, faciles et qui font tout pour rester chastes dans la vérité la plus éperdue?

Myrrhine, grande-prêtresse de l’Aphrodite des jardins et des chambres closes, reçoit, après avoir congédié, un instant, ses actives élèves, la matrone Xantho qui voudrait savoir comment retenir et garder son fugace époux Phaon. Vous dire comment, un moment après avoir appris les premiers éléments, après avoir mi-accueilli, mi-repoussé l’irrésistible Lycas, Xantho assiste, derrière un rideau propice, aux ébats de son mari Phaon, qui redevient un ancien chevrier, avec l’omnisciente Myrrhine; comment elle s’éprend, de rage, de la plus atroce passion pour le beau Lycas; comment Lycas, pour avoir épuisé sa force de passion, de tendresse et de courtoisie avec des esclaves noires, ne peut répondre aux prévenances de Xantho voilée et qui veut confondre son volage époux, je ne le pourrais pas même en le désirant violemment. Tout finit très bien: à peine si Phaon a été infidèle: il a trouvé dans sa faute—mais est-ce une faute? nous sommes en Grèce?—une vigueur nouvelle et des sciences sans fin: sa femme, sans péché, malgré elle, se révèle à lui; en enlevant un à un ses sept voiles de mystère: ils seront très heureux.

Mais il ne s’agit que de l’atmosphère opiacée, des aromates, des étoffes, des corps charmants et à demi dévêtus, des danses endiablées et divines où la chair a l’air de tourner pour débrider l’âme et où le mouvement, la ligne, l’insinuation vont jusqu’à l’évanouissement et la petite mort! Mlle Esmée a été la danseuse de cette extrême frénésie. Mlle Calvill a une majesté alliciante, une sincérité, un sourire merveilleux, Mmes Vermeil, Mielly, Florent, Mancel, Yval, de Beaumont, Stamani, etc., sont les corps les plus délicieux, les yeux les plus éloquents, les voix les plus profondes.