M. Henry Lamothe est un Lycas avantageux, énamouré, las, très pathétique et très amusant; MM. Arnaudy, Trévoux, Régnier, Frick sont excellents et élégants; M. Hasti (Phaon) a le comique comme involontaire et profond, savoureux et sûr de son personnage, en même temps qu’une certaine émotion, et Mme Cora Laparcerie (Xantho) a de la pudeur, de l’héroïsme, de l’horreur, du penchant, de la passion, de la rage et la tendresse la plus mélancolique.

Tout cela, dans de bons vers faciles, amples, gais et sûrs, dans des décors aimables et superbes, dans de la musique langoureuse et savante—mais ce n’est pas mon rayon—est un gage multiple de durée et de triomphe: tout le monde—enfin—voudra et pourra aller à Corinthe, à la Corinthe de Cora.

17 mars 1910.

THÉATRE DES VARIÉTÉS.—Le Bois sacré, comédie en trois actes, de MM. Gaston Arman de Caillavet et Robert de Flers.

Que la grande ombre sereine et blanche de Puvis de Chavannes me pardonne: la comédie-ballet qui a, hier, triomphé aux Variétés, ne m’a pas évoqué un instant son chef-d’œuvre pensant et nostalgique. Au reste, le Bois sacré de MM. Caillavet et de Flers n’a ni lointain ni mystère: c’est la direction des Beaux-Arts, direction toute fantaisiste (puisque, ces temps-ci, c’est un sous-secrétariat d’État), et qui stupéfierait le bon M. Marcel, ferait sourire l’exquis Henry Roujon, le charmant et regretté Gustave Larroumet, scandaliserait Turquet et Castagnary, et tuerait net—si ce n’était fait depuis longtemps—l’immarcescible Sosthène de La Rochefoucauld, qui mettait des feuilles de vigne aux statues et cadenassait le sourire de la Joconde—ou presque! Eh bien, vicomte, on s’embrasse, on chante, on danse, on flirte aux Beaux-Arts, en 1910, on s’y excite, on s’y pâme: l’ambition, la grâce, l’à-peu-près, la pantomime et l’outrance y dansent un cancan où ne manque même pas une musique offenbachique! Et, tout de même, vous ne seriez peut-être pas si indigné que cela, mon pauvre Sosthène, puisque les deux auteurs survivants du Roi disent son fait à la République, raillent l’ignorance des ministres démocratiques (fantaisie! vous dis-je, fantaisie!), font de l’antiféminisme galant, prêchent la vie de famille saine et franche—oh! avec des accrocs!—prônent les charmes de la campagne—avec un enthousiasme très parisien,—qui caricaturent avec bonheur le snobisme exotique, le ballet russe, et jusques à l’âme slave, chère à Eugène-Melchior de Vogué, qui ont même, à la suite de Mme Marcelle Tinayre, des mots sur la Légion d’honneur des femmes, et (peut-être) des hommes de lettres... Tenez, Sosthène, vous leur donneriez le cordon noir de Saint-Michel, comme dans le tableau de M. Heim, grand-père de notre Dumény!

Mais ces moralistes satiriques n’en ont cure: décorés tous deux, naturellement—on ne blague le ruban rouge que quand on l’a—ils auront le grand succès d’argent, d’esprit, de joie, de rire et de sourire, avec une pièce-revue, une pièce gigogne, aisée, lâchée, pailletée, pimentée, honnête, au fond, élégante, fine, froufroutante et tourbillonnante, jouée à la perfection—et quelle perfection, vivante, intense, heureuse!

Donc, Francine Margerie est une des premières romancières du temps. Elle est très simple et très heureuse et imagine à loisir. Terriblement popote, elle se console des adultères et des incestes qu’elle échafaude en aimant bêtement, depuis quatorze ans, son magnifique bêta de mari, Paul, homme d’épée, de sport, de grand air. Elle a horreur des distinctions honorifiques et n’admet que la paix des champs. Pourquoi faut-il qu’un hasard de cabinet de lecture lui fasse trouver dans un tome des Mémoires de la duchesse de Dino une lettre d’amour? Pourquoi faut-il que l’auteur de cette missive vienne chez elle pour organiser une représentation au bénéfice des anciens premiers prix du Conservatoire, et que cet auteur soit la femme légère et frivole du directeur des Beaux-Arts, Champmorel? Pourquoi faut-il qu’un étrange comte russo-napolitain, le colonel-danseur Zakouskine, soit là pour s’être reconnu dans un des héros de Francine—et comment!—et fasse une impression immédiate sur l’inflammable et électrique Adrienne Champmorel? Et pourquoi faut-il, surtout, que, par jalousie contre sa rivale, Mme de Valrené, qui va être décorée, Francine, soudainement, aspire à l’étoile de Napoléon, qu’elle retourne son époux, déboucle ses malles, se décide à intriguer, à faire intriguer et à envahir le Bois sacré, la direction des Beaux-Arts?

Nous y voici, au Bois: il y a des lauriers et des verdures de Beauvais; la sous-Excellence Champmorel, béate, ignare, monumentale; un huissier contempteur du présent et ancien suisse à Saint-Roch; des attachés fort détachés de tout savoir; un grand désordre et une paresse souveraine. Mais ne détaillons pas: Francine vient solliciter Champmorel, qui la presse—et qui le gifle; Adrienne désire véhémentement Paul qui se refuse; l’irrésistible et volage Zakouskine tâche à se disculper, par pantomime et danses, d’une infidélité certaine que ladite Adrienne ne veut pas encaisser; Francine, pour retrouver sa croix, engage son mari à être aimable envers la surintendante, et, de fil en aiguille, Paul Margerie se laisse aller, embobiner et lier. Sa «bonne figure de distribution de prix» s’unira au museau d’écureuil d’Adrienne—et voilà un beau dévouement. Quant à Champmorel, repoussé par Francine, il se consolera avec Mme de Valrené: horreur! la voici: c’est un vieux monsieur!

Et comment conter le troisième acte? C’est la répétition du divertissement en l’honneur des lauréats du Conservatoire: Champmorel y prononce un discours, Francine s’aperçoit de son infortune et reçoit la croix d’honneur, Paul et Adrienne y échangent les adieux de Titus et de Bérénice et les adieux de Fontainebleau. Francine et Paul se réconcilient, se retrouvent et se reprennent, redeviennent tout simples et campagnards, au point que la romancière renonce à son ruban si chèrement gagné, mais, avant ce dénouement ironique et charmant, quelles comédies, quelle danse inouïe de Zakouskine et d’Adrienne, quel chahut rythmique, voluptueux, canaille, satirique et chaleureux, en costume, en œillades, en pointes, d’un comique qui trotte, qui bondit, qui souligne! Quelle pétarade de mots, de gestes, quel spectacle, quelle parade, quelle parodie philosophique, mondaine et presque sociale!