Les danseurs sont Max Dearly et Ève Lavallière—et ils parlent. La sûre fantaisie de Dearly, fine dans la pire outrance, juste et quasi justicière, sa fatuité candide et chantante, la gaminerie innocente et pimentée de Lavallière, ses yeux, sa bouche de lis, ses jambes de péri et son baiser congénital n’ont pas besoin de commentaire: c’est le chef-d’œuvre, c’est la nature. Nature aussi, ce Paul Margerie d’Albert Brasseur, ouvert comme une fleur, solide, tout costaud, tout offert, sucre de pomme, et si facile au bonheur! Nature, majestueusement, merveilleusement, en grand artiste, Guy (Champmorel), si à son aise dans la pourpre démocratique et la sérénité conjugale! nature, le gaffeur prédestiné et trop dévoué des Fargettes (Prince)! nature, l’huissier réactionnaire et dédaigneux Benjamin (Moricey)! nature, MM. Avelot, Dupuis, Charles Bernard, Girard, Didier et Dupray! Et Mmes Marcelle Prince, Chapelas, Debrives, Fraixe, etc., sont délicieuses et vraies.
Mme Jeanne Granier (Francine) est un miracle de charme, de simplicité, de pétulance, d’inconscience, d’injustice, de jolie émotion, de gentil dépit—et son rire, vous le connaissez! Et il serait incroyable, n’est-ce pas? que dans cette pièce épicée et savoureuse, on ne parlât pas de caviar: c’est le gigantesque M. Strub qui en parle à la perfection—en russe.
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Le noble auteur d’Electre, Alfred Poizat, vient de faire applaudir à Femina une tragédie d’honneur et de devoir, Sophonisbe, que Mme Bartet voulait interpréter, et qu’elle interprétera un jour, et, aux Mathurins, M. Charles Simon, l’un des auteurs de cette inoubliable Zaza, a vivement intéressé un public chaleureux aux péripéties commerciales et sentimentales de la maison Doré sœurs. Saluons les traînes des robes parisiennes et les voiles africains, classiques et nouveaux.
21 mars 1910.
THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—La Bête, pièce en quatre actes, de M. Edmond Fleg.
Mlle Lucienne Esselin a vingt-quatre ans, tous les dons et toutes les vertus. C’est «la bonne fée» de Boischarmant. Entre sa mère et son admirable grand-père, le docteur Bussière, octogénaire et entomologiste—depuis l’admirable article de Mæterlinck sur M. Fabre, l’entomologisme se porte beaucoup—elle épand ses bienfaits sur le village, ne se marie pas et semble «aimer l’horreur d’être vierge» chère à l’Hérodiade de Mallarmé. Son cousin germain, Guillaume Bussière, partage son temps entre les plus rares études scientifiques et la pire débauche, mais ce jeune homme indifférent fronce le sourcil en apprenant qu’un de ses anciens amis, Pierre Marcès, est dans les environs et qu’on le reçoit: ce Pierre est le plus méchant des hommes, aigri par sa misère passée et tombé du génie au vice torturant et amusé, en compagnie de son complice le peintre Claude Patrice, qui, par hasard, est là aussi. Et, en effet, fat, plat, insolent, Marcès tient tête à tous les sarcasmes de la jeune fille, s’invite, s’installe, domine Mme Esselin, ensorcelle le docteur. Une mystérieuse visiteuse endeuillée vient prévenir Mme Esselin: Marcès est l’indignité même, séduisante, irrésistible; il a fait un pacte avec Patrice pour réduire Lucienne au rôle de jouet: qu’on prenne garde! Et c’est la propre mère de Marcès! Horreur! On chasse l’infâme. Mais il a tout entendu et, sans hésiter, il s’empare de la vierge-fée, étouffe ses cris, l’entraîne, la prend de force—et comment!
Oui, comment! Car Lucienne a pris goût à son tourment et à sa honte. Ses sens se sont éveillés, tout-puissants; elle est l’esclave ravie, l’épouse-maîtresse de Marcès. Elle reçoit ses amis tarés, ses anciennes maîtresses, sourit à tous et à toutes, et, la nuit, se livre à tous les caprices, à tous les raffinements de son bourreau dépravé. Elle est la proie humide et froissée, la bête pantelante, un réceptacle de volupté charmé, grouillant et goulu. Son cousin Guillaume, devenu grand homme et—enfin!—amoureux d’elle, tâche à retrouver dans ce gouffre un peu de la fée-vierge d’hier, d’il y a deux ans: il y parvient et Lucienne se secoue, crie son dégoût et sa lassitude; mais le monstre, Pierre Marcès, revient dompter sa femelle: elle s’abandonne et son sexe lui remonte au cerveau. Heureusement, Marcès n’a pas son compte de délices: il lui manque le piment de la jalousie. Il lance son Claude Patrice, retour de l’Inde, comme M. Brieux, sur sa femme, oblige Lucienne à lui faire bon visage, à se laisser émouvoir par lui, écoute, caché, tel Néron, leur discours, et ne paraît que lorsque le peintre va étreindre la pauvre bête: c’est bien, très bien: il a vibré!
Et le bon Guillaume, qui ramène la mère de Lucienne, qui ramène à la misérable et passive brute sa pureté première, sa famille irritée, le calme saint du village enchanté, se brise ou se briserait au pouvoir cynique et malsain du démon Marcès, à son priapisme incisif, à ses évocations de stupre, à son argument—dirai-je ad hominem?—du lit soudain étalé, du lit glorieusement crevassé, éventré et souillé, si lui-même, le bon Guillaume, n’entraînait pas, n’emportait pas brutalement sa cousine écartelée entre le vice et la vertu! Et Marcès ricane: la fugitive restera sa chose: elle a sa marque, son sceau, ses morsures: elle aura faim et soif de lui.