Et il en est ainsi, malgré tout. A Boischarmant, redevenue fée enseignante et jeune fille, Lucienne repousse la mère de Marcès, mais n’ose se donner à Guillaume, dans la crainte que le geste ne lui rappelle, ne lui rapporte son être de bestialité passive dans le même temps que le souvenir, l’empreinte, l’étreinte de son triste époux. Il faut que Marcès vienne lui-même, qu’elle se dépouille de sa terreur, qu’elle puisse le recevoir, l’entendre sans l’écouter, pour qu’elle s’aperçoive qu’elle ne subit plus son ascendant, que la bête est morte en elle, qu’elle recouvre sa virginité d’âme et—presque—de corps et qu’elle peut se donner, en bon ange, à l’angélique Guillaume. Et le mauvais ange Marcès s’en va, foudroyé, en proférant de vagues et vaines malédictions.

Telle est cette pièce symbolique et biblique où les luttes du mal et du bien revêtent un costume moderne, où l’on dit des mots parisiens et où l’on vante même telle ou telle marque bien moderne, telle ou telle maison consacrée. Il y a eu, de-ci, de-là, un peu de flottement et d’hésitation, des inexpériences et des morceaux de bravoure un peu préparés et presque inutiles, une distinction d’esprit trop constante et assez maniérée et comme une certaine naïveté dans le profil perdu du vice et l’ombre portée de ses manifestations, mais il y a du pathétique, de la subtilité, de la sincérité, de la flamme et jusqu’à une atmosphère de lubricité coupable et, d’ailleurs, condamnée.

Mais qu’importe en une parabole? Dans la réalité, un être aussi méchant que Pierre Marcès tuerait et ne s’effacerait pas; mais n’est-ce pas l’ange déchu de la Bible qui se laisse accabler? Et Lucienne, sous la caresse de Guillaume, ne se souviendra-t-elle pas de Pierre? Revoyez l’Empreinte, de M. Abel Hermant! Mais nous assistons à une moralité, à un drame symbolique et éternel où la chair, la chair serve est un véhicule de l’esprit de Dieu, de l’âme éparse, et qui triomphe à son heure, en famille.

M. Edmond Fleg a eu des interprètes ondoyants: si, dans le personnage de Pierre Marcès, M. Gémier a été implacable, câlin, sournois, félin, formidable et lâche, un Karagheuz-Tartufe, un Don Juan-vampire, un Satan-Taupin, M. Rouyer, un Claude Patrice pleurard, pitoyable et d’une audace tactile un peu brusque, Henry Roussell est un Guillaume d’abord riant, puis bouillant, et d’une ardeur assez monotone; M. Clasis fait une jolie figure d’entomologiste; MM. Flateau et Saillard passent trop vite, excellemment.

Mmes Jeanne Éven (Mme Esselin), Léontine Massart (Mme Marcès) sont dignes, pathétiques et charmantes; Mmes Mirval et Lécuyer passent, délicieusement; Mlle Jeanne Fusier est une gamine qui saute, danse, pépie et palpite, et Mme Andrée Mégard (Lucienne) est tout esprit et tout chair: elle a des yeux de martyre, des bras d’étreinte, une chair où il reste de la volupté, de la crainte où stagne du désir, de l’inconscience qui se repent: c’est moderne, antique, réel.

4 avril 1910.

THÉATRE DES NOUVEAUTÉS.—Le Phénix, pièce en trois actes, de M. Raphaël Valabrègue: On purge Bébé, pièce en un acte, de M. Georges Feydeau.

Non content de devoir, comme ses mythiques congénères, renaître un jour de ses cendres, le Phénix de M. Raphaël Valabrègue a mis vingt-quatre années à se produire à la rampe. Mais depuis que la race maudite et sacrilège des critiques dramatiques ne fait qu’une bouchée des plus larges efforts et ne bénit pas les auteurs qui ont œuvré des siècles pour la faire bâiller quelques heures à peine, qu’importe le temps, hélas!

Donc, le phénix en question, c’est ce brave docteur Delamarre qui, chaque été, se donne un mois de congé, va le passer dans les Alpes ou les Pyrénées, présente un faux docteur Delamarre (son fidèle ami Ducastel), se présente lui-même sous des pseudonymes variés, fait un doigt ou une main de cour à des dames diverses, se les envoie, si j’ose dire, quitte à les épouser plus tard; se permet des différences au jeu qu’il paiera le lendemain et, crac! fait disparaître au bon moment son personnage d’emprunt au fond d’une crevasse complaisante! Plus de fiancé! plus de débiteur! Et il n’y a plus que l’honorable et grave docteur Delamarre!