Le malheur est qu’il est tombé, cette fois, à Allevard, sur la fille d’une tireuse au pistolet qui fait mouche à tout coup, que cette tireuse, Mme Prune—rien de l’héroïne de Loti—est une ancienne maîtresse de son beau-père, M. d’Outreval, que tout le monde se retrouve à Paris, que d’Outreval doit épouser Mme Prune, que le fidèle Ducastel, arrêté pour avoir assassiné les fausses incarnations de Delamarre, ne peut épouser la belle sœur de Delamarre, en l’honneur de laquelle il a été héroïque, parce qu’il est un fils naturel de d’Outreval; que la terrible Prune joue de son revolver à tout bout de champ et qu’il faut trois actes—trois grands actes—pour que Ducastel ne soit plus le frère de sa fiancée et qu’il l’épouse; pour que d’Outreval n’épouse plus Mme Prune et pour que le docteur Delamarre revienne totalement à ses malades, à sa charmante épouse Cécile, et renonce à ses déguisements, à ses frasques et à sa phénicité.

Louons Mme Caumont (Mme Prune), exubérante et à répétition; la charmante Carlix, l’exquise Louise Bignon, Mlles Parys, Jenny Rose et Delys, MM. Coquet (Delamare), Gorby (Ducastel), Landrin, Minard, Choisy, Lauret et Grelé, et Germain, qui reste lui-même—et c’est tout un orchestre, à lui seul, de fantaisie et de gaieté.

Si le personnage principal de l’Iphigénie à Aulis, d’Euripide, n’est autre que le vent, l’âme de la pièce de M. Feydeau est, si j’ose dire, un seau de toilette, sans parler de deux pots de chambre qui meurent à la cantonade, à la fleur de l’âge. Cette farce est effroyablement comique. Il s’agit, au propre, d’un bébé qu’on purge, que l’on purge pour de vrai. Et tout disparaît devant cette opération qui tarde à être miraculeuse. Mme Follavoine ne s’habille pas pour rester plus servilement mère, met son seau sur les fauteuils et le bureau de son époux, traîne son peignoir sale et lâche, ses sandales, ses bas tombants, ne parle que de la matière et de son angoisse d’une noblesse intime, néglige ses cheveux et ses invités. C’est à mourir de rire. Et ça devient tragique: l’invité de marque, directeur au ministère de la guerre, doit boire l’eau dépurative pour mettre l’enfant en confiance, l’enfant tonne, rue, ne boit rien, et l’invité apprend, pour rien, qu’il est cocu: sa femme s’évanouit, l’amant éclate et bat! Mais comment conter cette pantomime, pour ainsi parler, farcie de mots, de gestes, et qui n’est pesante que pour s’affirmer moliéresque?

Cassive est épique et inoubliable de naturel, de justesse à peine appuyée dans le rôle de la mère; Marcel Simon est parfait en père martyr; la petite Lesseigne est un gosse très rigolo et M. Germain est la plus délicieuse et la plus majestueuse des ganaches. Georges Feydeau, grand maître du Rire, a triomphé, une fois de plus, in materialibus. Ajoutons que, officier d’administration de territoriale, il a fort spirituellement blagué le sous-secrétariat d’Etat à la guerre. Si on lui donnait le troisième galon? Il a bien mérité de la joie nationale!

13 avril 1910.

THÉATRE DU VAUDEVILLE.—Le Costaud des Epinettes, comédie en trois actes, de MM. Tristan Bernard et Alfred Athis.

C’est le Soupeur inconnu.

Ou plutôt, c’est l’éternel héros de Tristan Bernard, se déhanchant entre le vice et la vertu, entre la fatalité et la veine, veule, gentil et gnangnan, loupeur, gouape et pis, au demeurant le meilleur fils du monde. De son observation et de sa fantaisie, de petits faits pittoresques et parfois inutiles, recueillis avec amour, l’auteur d’Amants et voleurs orne, sertit, soutache et charge sa philosophie optimiste et ironique: le Hasard mi-partie, mauvais et bon, s’offre et dispose; les événements se coalisent et se neutralisent—et tout finit bien, à cause de l’adorable et merveilleuse paresse du fécond Tristan qui ne peut rester trop longtemps sur un sujet, à cause de sa tendresse incurable qui ne peut imaginer des êtres trop ignobles ou trop malheureux—et voilà la raison d’une délicieuse mollesse, d’un arbitraire exquis, d’un mouvement sans rigueur dans la technique dramatique et la psychologie de M. Bernard. (Alfred Athis me pardonnera de ne pas parler de lui: le collaborateur profond, savant et délicat de Tristan Bernard est pour lui un autre lui-même et je l’en félicite de tout cœur.)

Et le Costaud des Epinettes, qui a ému et charmé, aurait pu, pour son triomphe, se restreindre à son troisième acte, plein, varié, tragique et alangui, très Grand-Guignol en ce temps où le Grand-Guignol s’installe partout—et au Théâtre-Français. Mais MM. Bernard et Athis ont tenu gentiment à préparer ce drame intime, à éclairer leur lanterne sourde, à détailler leur horreur et leur délice. Merci.