Nous passons donc le premier acte dans un brave caboulot de chevaux de retour, apprentis-repris de justice, chevaux de retour et autres poulains: c’est du bon monde. Or, tandis qu’on fête l’ami La Tanche, frais revenu de la prison de Fresnes, un monsieur élégant vient demander M. Doizeau, qui sert de comptable, de temps en temps, au patron du lieu, l’oncle Tabac. Il s’agit d’un coup—et le type est là: c’est Gabriel, un dur et un solitaire. Et comme c’est simple! Il ne faut que buter une grue qui ne veut pas se séparer de lettres compromettantes pour un député qui fut jadis son amant! Rien du tout, quoi! Mais, quand il apprend qu’il faut lier conversation avec la personne et l’empaumer avant, le Gabriel s’excuse: il n’est pas causant! Le turbin, soit! Le pallas, nib de nib! Gomez, le monsieur élégant, en resterait comme deux ronds de frites, et l’entremetteur Doizeau serait chocolat s’ils ne s’avisaient pas de recourir à l’oncle Tabac: justement, ce bistro a quelqu’un dans son garde-manger, un ancien riche, Claude Brévin, qui lui doit deux mille francs et qui, après quatre cent dix-neuf métiers et trente mille malheurs, est sec et sans un, prêt à tout. Il est moins prêt depuis qu’il s’est restauré, grâce à la générosité de Tabac: il a des bouffées d’honneur et d’héroïsme. Mais tant pis! il consent au crime pour payer ses dettes. Et il ira au souper de centième où il trouvera sa victime.

Nous y voici. Défilé de courtisanes huppées, décolletées, endiamantées, d’auteurs plus ou moins grotesques, d’acteurs paonnant, de mots, d’à-propos, de chichis: hors-d’œuvre et entremets. Voici surtout Claude Brévin, le costaud des Epinettes, en habit loué, surveillé étroitement par son sanglant manager Doizeau. Il rencontre un ancien ami, Valtier, qui le réconforte un peu et rassure son honnêteté plus qu’hésitante. Mais Claude, entre sa vie d’avant-hier, son néant d’hier, son horreur d’aujourd’hui, frémit atrocement à la vue de chaque femme qui entre: est-ce celle-là qu’il doit tuer tout à l’heure? Un moment, il saute de joie: sa victime présomptive, Irma Lurette, a la fièvre: elle ne viendra pas! La voilà: une toilette—et quelle toilette!—a eu raison de son malaise! Déjà Claude est touché: le bongarçonnisme faubourien et un tantinet mélancolique d’Irma va l’achever. Mais, hélas! la courtisane l’agonit d’injures parce qu’il éloigne d’elle, en une colère nerveuse, un banquier bien intentionné. Tant pis pour elle! Elle n’est qu’une fille vénale et malapprise! Elle ne le suit (ou l’emmène) que pour un rubis offert! Tant pis! Tant pis! Tant pis!

Nous voilà chez la pauvre Irma. Les domestiques ont été savamment éloignés. La malheureuse est un peu embarrassée, un peu charmée de ce drôle de type qu’elle a emmené. Elle ne le connaît pas; il lui a donné une bague, il dit qu’il est riche, mais sans conviction. Elle ne l’aime pas et ne se donnera pas à lui. De fil en aiguille, par besoin de parler, elle se confesse à ce passant: elle n’a pas de chance et n’en aura jamais, elle est une bonne fille méconnue et qui se défend—d’avance. L’infortuné Claude avoue à son tour, avec rage, qu’il est pauvre. Qu’importe? Ah! la vie n’est pas drôle! La mort non plus! Tandis qu’Irma est dans sa chambre à coucher et revêt un peignoir, le sieur Brévin redevient (ou devient) le Costaud des Epinettes: il éteint l’électricité et prépare ses instruments. Mais qu’est-ce? Une ombre! Claude l’étreint, la renverse: un cambrioleur, peut-être un assassin! Le meurtrier officiel a sauvé sa victime d’un surineur de hasard! Et la triste Irma est tellement saisie d’épouvante, après avoir renvoyé l’intrus, qu’elle s’évanouit, qu’elle a besoin des soins de Claude, qu’elle est une toute petite fille de rien. Alors le Costaud n’en peut plus: il crache et pleure sa honte, dit ce qu’il était venu faire. Horreur! horreur! Mais vous voyez que tout se termine—si c’est finir—en attendrissement, en douce: pardon général! amour partagé! Le hideux et tremblant Doizeau, qui habite au-dessus, a entendu la chute d’un corps: il reçoit les lettres compromettantes, donne les dix mille francs, prix du sang, et le billet pour Bruxelles qui doit éloigner l’assassin de l’échafaud: ai-je besoin d’ajouter que c’est précisément à Bruxelles que se rend la tournée dont fait partie Irma et à laquelle Claude va s’adjoindre? N’empêche que Doizeau a frémi du cynisme du Costaud: tout est bien!

Et tous ces gens-là sont très gentils: il n’y a pas un seul vrai coupable: les voleurs aiment bien leurs pères, le bistro ne refuse pas un verre de vin ou un «ordinaire» et le cambrioleur a peur de sortir seul la nuit! Ah! mon vieux Tristan! et vous, mon cher Athis, faites des apaches et des honnêtes gens à votre image! Mais c’est de la littérature!

Claude Brévin, c’est Louis Gauthier, parfait de colère, de tendresse, d’angoisse, pathétique et simple; Lérand est merveilleux dans sa silhouette aiguë du sinistre Doizeau, et Joffre magistral dans son personnage d’oncle Tabac. Jean Dax est un cambrioleur discret, poli et pittoresque; MM. Levesque, Baron fils, Luguet, Léry sont très amusants dans des figures épisodiques; Larmandie (Gomez) est coquettement sinistre, Pierre Juvenet est joliment honnête, spirituel et courageux; Lecomte est un Fresnard effréné, Ferré un lutteur qui a le sourire et le mot, MM. Keller, Faivre, Duperré, Lacroix et Vertin sont excellents.

Il faut louer les charmantes Carèze, Dharblay, Farna, Fusier, Lyanne et Gipsay, la parfaite Cécile Caron, l’inénarrable Ellen-Andrée. Mais—il faut être juste pour tout le monde—Mlle Lantelme vient de gagner—pour de bon—ses éperons. Gamine, populacière, outrancière, argotique, rosse, cavale qui secoue ses glands d’or comme d’incommodes liens ou brave petite âme qui s’évade de son passé et de son métier, qui retrouve et reconquiert sa tendresse et son sentiment, à la fatigue, elle a eu des mines, des gestes, des rires, de la fièvre, de la peur et de la joie, à nouveau, qui sont, en détail et en bloc, une révélation. Grâce à elle, Irma Lurette est un peu là! Et l’on ne peut imaginer une seconde qu’on la tue! Lantelme est une grande artiste et—ce qui est plus rare—une grande artiste en pleine jeunesse, en pleine vie, en pleine action.

THÉATRE SARAH-BERNHARDT.—Le Bois sacré, pantomime en deux tableaux, sur un poème rythmé de M. Edmond Rostand, musique de M. Reynaldo Hahn.

Ah! la radieuse antiquité! Le parfum de pureté, de charme et d’harmonie qui enveloppe les pires tumultes de la Grèce, le sentiment—sentiment aussi parfait que la pensée—qui voile et glorifie les œuvres de chair et les sourires, la grâce aisée et ailée qui drape les attitudes, les sommeils et les réveils!

Là tout est ordre et beauté...