Lorsque le fervent et lointain Pierre Louys, qui sut retrouver si magnifiquement l’âme d’Alexandrie, de Corinthe et d’Athènes, se demanda s’il pouvait exister, en notre temps de progrès ouvrier et de civilisation bourgeoise, une volupté nouvelle, il imagina des poètes et des courtisanes—et c’est tout un, n’est-ce pas, Claude Farrère?—qui ne s’épatent de rien en notre confort vertigineux et notre vitesse démoniaque, qui regrettent de luxueuses recherches et, finalement, ne goûtent qu’une découverte, qu’une conquête: la cigarette!...
Mais ce ne sont que des hommes et des femmes. Restent les dieux, les dieux de l’Olympe et du Taygète, les dieux tout-puissants sous le contrôle de la Fatalité, les dieux tout aimables, formidables de suavité et d’enchantement, passionnés d’aventures, de miracles et de sérénité, de métamorphoses terribles et souriantes, les dieux au caducée, les déesses aux yeux de violette, au croissant d’or, au casque d’argent, troupe toute armée, toute aimante, souveraine et farce, élite de délice enivrée d’ambroisie, d’hymnes et de sacrifices, les déesses et les dieux qui avaient besoin, pour vivre, des chants d’Hésiode, de Sophocle et de Virgile et qui sont morts avec le grand Pan, en un jour de brume inélégante et obscurantiste.
Eh! non! ils ne sont pas morts! Un peu traqués, un peu dédaigneux, ils voguent sur la terre comme aux temps où ils émigrèrent en Egypte. Ils hantent le bois sacré que nous peignit l’immortel Puvis de Chavannes et que, après lui, Lucien Jusseaume, qui sera immortel, nous orna, nous noua féeriquement et divinement. Dieux en exil, ils devisent des grandeurs passées; le bon Louis Ménard n’est même plus là pour leur tresser des couronnes: ils sont abandonnés, invisibles comme un simple Gygès, et, s’ils ont de l’esprit et de la gaieté, c’est que M. Edmond Rostand est là, dans un joli élan de piété et de pitié, dans un beau mouvement de fantaisie amusée et profonde, dans un geste exquis de raccommodeur de siècles, de civilisations, d’ères et de cycles, d’Empyrées et de ciels. Vous pensez bien, mortels, que, dans nos jours disgracieux, ces habitants de l’Olympe en non-activité par retrait d’emploi ne peuvent se contenter d’une simple cigarette pour se réconcilier avec notre engeance: il leur faut plus gros gibier et plus gros feu.
C’est une automobile, une brave auto qui les ravit et les ranime, une auto en panne, montée par deux amoureux: les amoureux ont avivé les cœurs des dieux et l’auto, remise en action par cet excellent Vulcain, les emmène en voyage...
Mais comment détailler la gaminerie pensante et rêveuse, la légèreté élégiaque, la joliesse majestueuse de ce poème? Comment louer la diction superbe et attendrie de ce magnifique Brémond qui est le récitant, l’évocateur, et qui, lui-même, sort, un instant, de l’Olympe? Et si les deux amants, M. Guidé et Mlle Marcelle Péri, sont divinement en chairs et en os, M. Decœur (Vulcain), M. Krauss (Mercure), M. Maxudian (Pan), M. Cauroy (Morphée), MM. Duard, Worms, Luitz; Mmes Jane Méa (Vénus), Marie-Louise Derval (Hébé exquise); Mlle Pascal (Junon); Mmes Desroches, Ringer et Lysia, les jeunes Debray et Schiffner sont une couronne scintillante de dieux et de déesses païens à damner tous les saint Antoine et c’est un spectacle charmant, lointain, rare, d’une beauté sonore, discrète et voilée à laquelle une musique savante de Reynaldo Hahn apporte un bruissement éolien, d’une volupté en sourdine, d’une demi-ironie teintée, d’une saveur pieuse et proche qui touche, pâme et dure...
Et pour que ce soit, tout à fait, un soir de poésie, la grande Sarah Bernhardt reprend ce rôle de Jacasse, si jeune, si joli, multiple et ému, dans ces adorables Bouffons de Miguel Zamacoïs: vous avez encore dans l’oreille la chanson du vent, vous avez dans l’esprit, lecteurs, l’article vibrant que Catulle Mendès consacra, d’enthousiasme, à cette fantaisie parfaite et parfaitement enjouée qui a retrouvé son premier triomphe.
Voilà une belle journée d’art qui aura les plus délicieux lendemains: les vers vont refleurir sur les lèvres des hommes, les femmes vont redire un poème d’amour: Mme Sarah Bernhardt a bien mérité d’Apollon, de Cupidon et d’Hébé!
THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—Coriolan, drame en trois parties, de William Shakespeare. (traduction de M. Paul Sonniès.)
Parmi les hommes de guerre qui portent les armes contre leur patrie, Coriolan a toujours eu une moins mauvaise presse que le connétable de Bourbon ou cet étourneau d’Alcibiade: c’est qu’il n’est presque pas traître. S’il accepte, si, même, il propose de marcher sur Rome à la tête des armées volsques qu’il écrasa jadis, c’est que ses ingrats compatriotes l’ont banni et ruiné, que, de son métier, il est général et général vainqueur, et qu’il ne sait pas faire autre chose. Sont-ce, d’ailleurs, des compatriotes qu’il vient réduire à quia? Qu’y a-t-il de commun entre sa grande âme patricienne, son génie de bravoure et son cœur de lion et cette plèbe lépreuse, pleine de fiel et de vermine, baveuse et lâche, vile et méchante? Au reste, dire que, avant ou après sa victoire de Corioles, Caius Marcius traite le peuple comme poisson pourri serait singulièrement affaiblir sa pensée. Voici comment il parle aux électeurs: «Que demandez-vous, chiens?... Quiconque se fie à vous trouve des lièvres quand il voudrait trouver des lions, et des oies quand il voudrait des renards; vous n’êtes pas plus sûrs, non, que le charbon de feu placé sur la glace, ou les grêlons exposés au soleil.» Par une coïncidence curieuse, mais pas très rare en ce moment, les abords de l’Odéon étaient occupés par des foules que haranguait l’illustre citoyen Renaudin et, par les bribes de discours qui traversèrent les murailles, je dois avouer qu’il était bien plus poli que le Romain Caius Marcius.