La lutte éternelle entre le génie et la sottise, les excitations sournoises des tribuns Silanus Velutus et Junius Brutus, la grasse et joviale sagesse du sénateur Menenius Agrippa, la tendresse, et l’éloquence de la mère de Coriolan, Volumnia, et de son épouse Virgilia, les scènes populaires de faim, d’émeute, de vote et de révolte, les scènes militaires de luttes, de sièges, de mort et de triomphe, les festins et les conspirations ont été admirablement comprises et rendues par le délicat et profond poète qu’est Paul Sonniès: il a découpé, avec une habileté précise, l’intégral chef-d’œuvre de Shakespeare en vingt-six scènes poignantes, ironiques, sarcastiques et cruelles: son éloquence personnelle a pris l’éloquence shakespearienne par la gorge et lui a fait rendre tous ses sons, tous ses mots: c’est de la lave frémissante où l’invective, le dégoût, la rage galopent, crachent, foudroient: c’est terrible!

Et André Antoine, incomparable metteur en scène, a su enfermer et encadrer, en un décor unique, et presque sans entr’acte, les vingt-six décors changeants et renaissants de Coriolan, les rues de Rome, la maison de Coriolan, la maison d’Aufidius à Antium, la tente du général, le Sénat de Corioles, etc. Et rien n’est plus grand que la colère de Coriolan et son lent attendrissement devant les supplications de sa mère, de sa femme et de son enfant qui emportent sa rancune mortelle contre son autre mère, l’ingrate Rome. C’est très bien joué. Romuald Joubé est un Coriolan sauvage, passionné, pathétique; M. Lou Tellegen est un vibrant et généreux Cominius; M. Bernard est un ample, merveilleux, délicieux et tendre Menenius Agrippa; MM. Chambreuil, Desfontaines, Denis d’Inès, Grétillat, Coste, etc., etc.—ils sont cent—sont excellents; Mme Grumbach est une mère d’une sincérité criante et d’une puissance dramatique fort touchante; harmonieusement pitoyables et douces, Colonna, Romano et Véniat, etc.

Et cette pièce peuplée et tumultueuse, héroïque et fière, hérissée de piques, de triques, de trompettes et de tambours, veut le succès le plus antique, le plus moderne, le plus pittoresque et le plus édifiant.

COMÉDIE-FRANÇAISE.—Le Songe d’un soir d’amour, poème théâtral en un acte en vers, de M. Henry Bataille.

On n’aime qu’une fois. Que les sens, la chair, le démon de la vie, le vain désir d’échapper à tous les jeux du désespoir nous secouent et nous semblent revêtir d’une nouvelle casaque de forçat sentimental, nous retrouvons sous ces couleurs notre vieux cœur troué, notre pauvre âme morte: tout est souvenir et comparaison; nous nous retrouvons lorsque nous voulons nous oublier, et la plus profonde apparence de volupté fond à la mélancolie irrésistible et persistante du délice passé: il n’y a ni deux baisers ni deux étreintes!

Voilà le poème d’Henry Bataille. Poème dramatique? Non, heureusement, non! Qu’il y ait deux messieurs en habit noir dans cette tragédie élégiaque et un salon cossu et chargé, qu’une dame—c’est Cécile Sorel—soit la plus réelle, la plus élégante, la plus vivante des femmes adorables en activité de séduction, qu’il y ait là des vases massifs et des lampes pesantes, ce n’est que rêve, évocation, désespoir armé, ce n’est que vapeur de tristesse et d’éternité, ce n’est que nuance de larmes...

Qu’un M. Henri, célèbre par ses vers, plus célèbre par l’éclat d’une liaison notoire et par la rupture de cette union libre, soit appelé, cajolé et pressé par une citoyenne éprise de ce roman, en mal de passion littéraire et qui veut surtout entendre parler de l’autre sur l’oreiller et faire faire le parallèle, si j’ose dire, des caresses; qu’un fantôme trop vrai, qu’un fantôme agissant s’en vienne traverser cette idylle faisandée, que ce fantôme féminin—et plus que féminin—empêche le susdit Henri de parler et d’écrire, qu’il lui coupe toutes déclarations et toute inspiration, qu’il effeuille des roses, avance des pendules, baisse des abat-jour, raille, soupire, défie, qu’il—ou elle—finisse par emmener son amant défaillant et accablé, ce n’est pas étonnant, ce n’est pas effrayant. Mais, dans le drame si court, dans la quasi-pantomime, dans la récitation à la fois gamine et lyrique, il y a la poésie tourmentée, rare et familière de l’auteur de la Chambre blanche et du Beau Voyage; il y a sa terreur secrète et son infini et le frisson d’ici et d’au-delà qu’il adapte ou veut adapter à la scène, avec ses ailes et son cri... L’apparition est-elle morte? Est-elle vivante? Cette pure image est-elle celle d’une traîtresse? Nous ne le saurons jamais, comme nous ne pouvons savoir, dans la fluidité et la souplesse des vers, si c’est du vers ou de la prose: Lamartine, Musset, Poe, Baudelaire, Mallarmé, Jules Renard même, peuvent se retrouver en ce trouble harmonieux, en cette cascade mélancolique, fine, auguste et ironique au plus creux de la douleur.

C’est divinement joué. M. George Grand, poète un peu étoffé, a une jolie tristesse, fait un bel effort pour se ressaisir et pour échapper à l’obsession, est éloquemment possédé et repris; M. Alexandre ne fait que passer, excellemment; j’ai dit le los de Cécile Sorel, fée mondaine et désolée, admirable de noblesse câline et de gentillesse impériale et royale.

Quant à Julia Bartet, blanche, hiératique et molle de tendresse, voilée de lumière, de fleurs, de gaze, impondérable, errante, elle est le mystère et le miracle: de sa voix d’ailleurs, de son geste de rêve, de ses attitudes de tendresse et de sommeil, elle a replacé ce songe dans les nuages les plus émouvants: ange gardien, femme attachée à la chair, Muse et maîtresse—mais comment put-elle être infidèle?—elle a atteint la plus humaine et la plus inhumaine beauté et comme un sublime de sensualité ailée.