Et cette parabole en habit noir et en robe rose nous donne les mots de passe du paradis: Éternité, Fidélité!

26 avril 1910.

THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—Mon ami Teddy, comédie en trois actes, de MM. André Rivoire et Lucien Besnard.

C’est tout plein gentil. MM. Rivoire et Besnard viennent de découvrir l’Amérique. Et quelle Amérique brillante, lettrée, artiste, armée de goût et de volonté, tacticienne et triomphatrice, charmante et irrésistible! Ce n’est pas seulement pour n’avoir pas à saluer son prénom que l’ex-président Roosevelt a fui, en même temps que Paris, cette pièce patriotique et yankee: il en serait mort d’émotion, d’orgueil et de reconnaissance.

Touchant rectificateur de légendes, André Rivoire, auteur de Il était une Bergère et du Bon roi Dagobert, s’est attaqué à la légende de l’oncle Sam, brutal et grossier, et le réaliste attendri qu’est Lucien Besnard lui a emboîté le pas. Ils nous ont donc présenté leur ami Teddy Kimberley, lauréat de l’Université d’Harvard, presque aussi érudit que M. Morton Fullerton et ayant à peine un peu plus d’accent que lui—pour la convention théâtrale. Introduit par le dessinateur humoriste d’Allonne dans le salon de sa cousine Madeleine, mariée au député influent Paul Didier-Morel, il condamne d’un seul coup d’œil et de peu de mots les jeunes filles, plus ou moins divorcées, qui y pépient, et une pendule faussement attribuée à Falconnet ou à Le Roy: cet oiseau rare, cet aigle étoilé, ce lynx d’Union-Jack sait tout et voit tout: l’empire de la torrentielle et tumultueuse Mme Roucher, présidente de la République de la veille et perpétuelle Egérie en disponibilité sur le barbu et nul Didier-Morel, la déplaisante assiduité du bellâtre secrétaire d’ambassade Bertin auprès de Madeleine Didier-Morel, enfin et surtout la grâce, la dignité, la perfection de ladite Madeleine. Il écarte le Bertin, cause tout son saoul avec Madeleine et déclare sereinement à son ami d’Allonne qu’elle est la seule jeune fille de céans et qu’il l’épousera. Il a été un peu odieux envers tout le monde et personne ne répondra à l’invitation qu’il a faite à la ronde, mais voici qu’il donne aux protecteurs du Louvre (dont Didier-Morel est président) un tableau de Rubens, la Vierge aux Orties, qu’il leur a enlevé moyennant 80 000 francs. C’est beau, la fortune! On ira, en troupe, dans sa villa de Deauville. Quel bon garçon!

Mais ce solide, cordial, franc et éloquent garçon est un général d’armée: à Deauville, il arrange tout, comme innocemment, pour la réussite de ses affaires: il enferme Didier-Morel avec la présidente Roucher dans un petit cabaret, leur prouve qu’ils sont faits l’un pour l’autre, mais, quand la démonstration est faite, quand les Didier-Morel sont décidés à divorcer, voilà que ce brave et familier Teddy a travaillé pour un autre, pour ce Jacques Bertin, secrétaire de pacotille! Que de diplomatie perdue! Que d’efforts naïfs perdus! Pourquoi le cœur lutte-t-il contre l’esprit? Mais, n’est-ce pas? il fallait un troisième acte?

N’insistons pas sur les incidents qui le peuplent et dont le détail est délicieux et émouvant. Vous savez que Teddy mettra à la porte, par la persuasion et en faisant des effets de poings, l’hésitant et mollet Bertin, qu’il convaincra de son amour la bonne Madeleine, déjà plus qu’à moitié conquise, et que la pièce se terminera à souhait, sous la bénédiction du papa Verdier, père de l’ex-Mme Didier-Morel, du vieux domestique Dominique et de l’humoriste d’Allonne. All’s right! Hip hip! hurrah! Et l’on applaudit de tout cœur!

Car, un peu lente, pas très rebondissante et se complaisant assez à des effets sûrs mais répétés, cette comédie, plaisante, honnête, cordiale et charmante, plairait à Scribe, à Meilhac et Halévy, aux admirateurs de leurs plus récents et plus réputés successeurs; gentiment ironique, elle fait l’éloge de l’amour, de l’énergie et même de l’argent bien employé, ce qui ne gâte rien. Ce ne sont que braves gens, et tout le monde est heureux.

L’interprétation est parfaite. Il faut mettre hors de pair Mme Cheirel (la présidente Roucher), bourdonnante et tourbillonnante, d’une autorité bonhomme, d’une prétention souriante, si vivante, si gaie, si vraie: c’est une très grande artiste. Et Abel Tarride est admirable dans le personnage de Teddy: sympathique, timide, puissant, volontaire, robuste et fin, ému et gauche, il a composé une silhouette inoubliable et définitive avec un accent et une âme. M. André Dubosc (Didier-Morel) est important, imposant et comique; Victor Boucher (d’Allonne) est amusant et preste; Capellani (Jacques Bertin) est élégant et spirituellement fat; Berthier (Verdier) est touchant et bonhomme; Cognet est le plus vénérable des vieux serviteurs et Savin et Jacks parlent très bien l’anglais (goût yankee).