Mme Yvonne de Bray (Madeleine) est très joliment railleuse, vibrante et attendrie; Mlles Gisèle Gravier, Stylite, Valois, Silvaire rivalisent de caquet et de joliesse, sans oublier Mlle Irène Bordoni qui, tout charme et toute séduction, joint à sa grâce physique et morale le plus rare génie—celui du zézaiement.
THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—Mademoiselle Molière, pièce en quatre actes, en vers, de Louis Leloir et de M. Gabriel Nigond.
Rien n’est plus respectable, sympathique et touchant que le nouveau spectacle poétique du second Théâtre-Français: l’un de ses auteurs n’est que tendresse et l’autre, hélas! le pauvre Louis Leloir, n’a pu prendre sa part des applaudissements émus et renaissants qui ont salué son testament artistique, la posthume apologie de sa profession et sa profession de foi pathétique et dramatique. Une sorte de majesté douloureuse et cependant sereine entourait l’œuvre et évoquait, sous l’agonie du Maître des maîtres comiques, le spectre myope, long et pointu du sociétaire arraché trop tôt à sa chère Comédie-Française et aux Lettres consolatrices.
Ceci posé (comme on dit à l’École polytechnique qui, paternellement, donna furieusement dans le succès du drame), feu Leloir et M. Gabriel Nigond nous offrent, en pied et en âme, Jean-Baptiste Poquelin de Molière. Tâche héroïque et terrible! Cet homme dont on ne connaît pas, même à Chantilly, de portrait certain et dont on n’a que trois ou quatre signatures diverses, cet homme qui déconcerte, en dépit de Taschereau, les historiens et les exégètes, qui a tout vu, tout dit et tout prédit, en dix ans de travail précipité, cet homme qui est le secret et la somme de l’humanité, domine tout le théâtre—et lui échappe. Il s’enveloppe si bien dans le sac de Scapin qu’on ne peut démêler l’auteur du Misanthrope et celui de Mélicerte, celui du Sicilien et celui de Don Garcie de Navarre. Son œuvre, c’est le Grand Livre de la Vie, dont parlait son maître, René Descartes: qu’on y puise la farce, l’amertume, la fantaisie, la liberté, le bon sens, la résignation et la vertu: c’est un microcosme en relief et à facettes de joie!
Mais le montrer, lui! Louis Leloir qui l’avait beaucoup joué, qui avait vu représenter un grand nombre d’à-propos d’anniversaire, n’a pas hésité: Gabriel Nigond, qui aime l’imagerie pittoresque, attendrie et dolente, a accordé sa lyre flexible et facile, tressé ses couplets de bravoure incessants et d’un effet sûr: nous n’avons pas eu, à la scène, toutes les infamies débitées sur Armande Béjart dans la Fameuse comédienne et autres pamphlets; par une pudeur trop louable, les deux collaborateurs ne nous ont pas dit que Molière avait été, à vingt ans de distance, l’amant de la vieille Madeleine Béjart et le mari de sa trop jeune sœur Armande et n’ont pas insinué, comme tant d’autres (et le distingué Serge Basset), qu’il était le père de sa femme. Pas d’inceste! Merci!
On parle peu d’Armande, au premier acte. Nous sommes à la campagne, aux environs d’Avignon, et c’est très Roman comique et—déjà!—Capitaine Fracasse. Les comédiens de la troupe de Molière ont faim et n’ont plus foi en leur chef; en dépit de son amie dévouée et tutélaire, Catherine Debrie, ils vont déserter. En attendant, ils dépouillent plaisamment le gâte-sauces Pampelonne de son panier de victuailles. Molière paraît, dit le los de son art, réduit les rebelles, s’attire la haine du confident de Mazarin, Roquette, en lui refusant son cheval, s’attire l’adoration du capitaine La Thorillière, qui aime le théâtre, et s’endort, au clair de lune, en proférant des vers lyriques qui l’auraient profondément étonné, car le XVIIe siècle méconnaissait la nature et la sensibilité descriptive...
Maintenant, nous sommes à Paris. Le temps de voir Roquette demander la tête (ou le théâtre) de Molière à Mazarin, le temps de voir Molière demander audit cardinal le paiement d’une note paternelle, le temps d’entendre Mazarin tousser et défaillir pour ne pas répondre, le temps d’écouter Molière gourmander et repousser Armande Béjart qui le harcèle, et, déjà, nous savons qu’Armande veut aimer Molière malgré lui, que Molière l’aime et, par un sacrifice sublime, la fidèle Catherine présidera à leur mariage. Le roi aussi, d’ailleurs, car, entre temps, Louis XIV est entré, a servi de valet de chambre à l’acteur qui s’habille en Mascarille, dans le bureau même du ministre, a loué son art et ses productions et lui a donné une salle nouvelle.
Hélas! les années ont passé, l’enthousiasme d’Armande aussi, qui a abandonné depuis trois ans son époux plus quadragénaire que jamais et qui n’a plus que son génie et la poupée de sa petite fille Madeleine! Mais c’est le jour de la Saint-Jean, fête de Molière. Fête mélancolique. La Thorillière revient des Flandres sans apporter l’autorisation de jouer Tartufe, et si Lulli fait jouer le menuet du Bourgeois gentilhomme, si La Fontaine improvise un facile et laborieux pastiche sur le sauvetage d’un chien martyr, si l’infatigable Catherine est là, si la petite Madeleine embrasse gentiment son père, Armande n’est pas là... Armande! Hé! elle vient, froufroutante, inconsciente, exquise, ensorcelante, et Molière se laisse aller à la joie jusqu’au moment où il sent que ce n’est pas l’épouse qui est retournée à l’époux, que c’est la comédienne à l’assaut d’un rôle et caressant l’auteur! Ce n’est pas tout! Armande veut chasser Catherine qui l’a injuriée jadis, et ce pauvre benêt de génie chasserait sa grande amie si La Thorillière ne surgissait pas à temps pour confondre l’infidèle, non sans avoir tué ce jésuite de Roquette qui avait pris la femme de Molière, moins par amour que par haine du mari.
Dès lors, il ne s’agit plus pour Molière que de mourir, ce qu’il fait non sans soubresauts, quintes et autres éloquences, refusant, au prix d’une sépulture en terre sainte, de renoncer à son art, s’endormant au son de l’entrée du Malade imaginaire et rendant, enfin, les yeux obscurcis, justice à la sublime Catherine qu’il prend pour sa seule femme, cependant qu’il ne reconnaît pas Armande tant réclamée, Armande venue trop tard et qui pleure un moment.