J’ai dit le succès de cette pièce constamment et ingénument touchante, parfois pleurarde et anachronique, qui n’a pas de profondeur, mais qui est si gentiment plane et imagée. Ne nous demandons pas si Molière a souffert exprès et si sa douleur privée n’était pas la volontaire rançon et la source de son génie: n’était-ce pas à cette époque qu’on publiait l’Art d’être malheureux? Attendons l’Armande Béjart de Maurice Donnay.

Louons M. Desjardins, qui est, comme toujours, émouvant, varié et parfait en Molière: il plaisante, tonne, vibre, étouffe magistralement; M. Grétillat est un chevaleresque et chaleureux La Thorillière, M. Vargas un effroyable et cauteleux Roquette, M. Bernard est tout simplement admirable de bonhomie en La Fontaine; M. Maupré est un Louis XIV jeune, brillant, souriant, d’une majesté à croquer; M. Desfontaines est un Mazarin très comique et un peu forcé; M. Stéphen, le plus burlesque des patronnets, et MM. Coste, Denis d’Inès, Bacqué, Chambreuil, etc., excellents.

Armande c’est Mlle Ventura, harmonieuse, angélique et démone, fatale et puérile; Mlle Barjac a de la grandeur, de la grâce mélancolique, une autorité éloquente et de l’âme dans le personnage de la sublime Catherine; Mlle Kerwich est délicieuse sous le bonnet de la bonne La Forêt; la petite Fromet gazouille joliment; Mlle Devilliers est exquise et Mlles Véniat et Lyrisse aussi. J’allais oublier M. Savry, qui a eu beaucoup de discrétion et de noblesse dans son interprétation du curé de Saint-Roch, qui tâche vainement d’arracher Molière au théâtre tyrannique, au théâtre dont on vit et dont on meurt, au théâtre profane et créateur, au Théâtre-Dieu!

14 mai 1910.

THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—La Fille Elisa, pièce en quatre actes, tirée du roman d’Edmond de Goncourt, par M. Jean Ajalbert (reprise); Nono, pièce en trois actes, de M. Sacha Guitry (première représentation à ce théâtre).

Lors de sa création et de son interdiction en 1890, lors de sa reprise en 1900, la Fille Elisa consistait essentiellement en la lecture d’une lettre d’amour faite d’une voix mouillée par l’inoubliable Eugénie Nau, en une épuisante plaidoirie nuancée, outrée et mugie par André Antoine et en une pantomime d’agonie d’Eugénie Nau, déjà nommée, tant à la cour d’assises qu’à la maison centrale.

Nous avons, aujourd’hui, un tableau de plus, au début, celui de l’estaminet public, féminin et martial des abords de l’Ecole militaire, où rien ne manque, ni les filles en peignoir, ni les soldats, ni les querelles, ni même la négresse traditionnelle, sans parler d’un inénarrable invalide qui a connu l’empereur un peu jeune, car les uniformes sont du plus strict 1900 (les fantassins ont le collet et la soubise rouges). Cette tenue moderne n’empêche pas le fusilier Tanchon d’être aussi simple et aussi fervent que devant—et Élisa retrouve pareillement sa lointaine candeur et sa vaine soif de pureté sainte.

Si elle tue son tourlourou pour sauver son âme devant un bistro au lieu de vagabonder idylliquement et tragiquement parmi les tombes fleuries du petit cimetière du bois de Boulogne, nous avons le morceau d’éloquence ampoulé et sincère, creux et vibrant, puissant et monotone de l’avocat, nous avons un cri de bête nouveau et terrible, au prononcé de la condamnation à mort, et un très beau mutisme, un bestial effort, une ruée de sentiment et tout l’afflux du sentiment et du désespoir, dans la prison perpétuelle, lorsque Élisa se voit abandonnée de tous et de sa mère, et qu’elle n’a plus que le ressouvenir chevroté de sa pauvre lettre d’amour.

Élisa, c’est Suzanne Desprès, en bois, en fer, en nerfs, en larmes, effroyable de tendresse raidie, de pudeur hystérique, de passivité tragique; Jeanne Éven (la mère d’Élisa) est gentiment crapule; Yvonne Mirval (Marie-Coup-de-Sabre), est étonnante de vulgarité dramatique et comique; Jeanne Fusier est très digne en sœur de charité et de chiourme; Léontine Massart, Vernon, Zerka, Lambell, Greyval et Lécuyer ont une verve et un brio inouïs, M. Saillard (Tanchon) est très cordialement naïf et enamouré; M. Marchal (l’invalide) est purement exquis. MM. Clasis, Rouyer, Colas, sont parfaits, et M. Firmin Gémier, dans son rôle écrasant d’avocat, est admirable de courage, d’ironie, de force, de vérité et de lassitude.