Avec Nono, nous sortons du noir. Ce petit chef-d’œuvre de cynique et de sensibilité voilée où tout rebondit, situations et mots, où tout est fantaisie et vérité, où tout est joie, avec une pointe de mélancolie, a été aux nues. On a ri, à ailes déployées!... Je n’ai pas à conter cette petite anecdote où un brave homme de poète emprunte sa maîtresse à un jeune ami et la lui rend après deux mois, en gardant l’argent de son entretien et en demeurant délivré de son vieux collage, indépendant et riche.

On a ri—inextinguiblement. Il faut dire que Sacha Guitry, l’auteur en personne, est admirable d’autorité et de comique comme involontaire, que M. de Guingand est frénétique et irrésistible, que rien n’est plus amusant que M. Marchal, que Mlle Lambell est plaisante, que Mme Léontine Massart est pathétique, touchante et déconcertante et que Mme Charlotte Lysès est d’une fantaisie tourbillonnante, toujours renouvelée, et d’une distinction telle qu’elle fait joujou avec les pires horreurs et que lorsqu’elle dit—avec quelle suavité!—«Je m’emm.....!», elle semble avoir plus de branche, plus de branches de lauriers que le général vicomte Cambronne!

THÉATRE SARAH-BERNHARDT.—Vidocq, empereur des policiers, pièce en cinq actes et sept tableaux, de M. Émile Bergerat.

Il n’y a pas plus plat coquin que François-Eugène Vidocq. Il commence par voler son père, par déserter en Autriche et en France: forçat évasionniste, il trahit ses camarades; sous-mouchard et chef indigne d’une bande de traîtres, il a juste assez d’imagination pour organiser un complot contre sa propre existence, et un gigantesque vol pour faire pincer les menus coupables; industriel en papier et en carton, à Saint-Mandé, il ne sait pas exercer son métier d’honnête homme, retombe à la contre-police, aux filatures, aux renseignements faux, au chantage et, surtout, aux vantardises: sa jactance d’ancien dentiste de grand chemin alimente un tas de folliculaires en mal de copie sans l’enrichir lui-même et il meurt à quatre-vingt-deux ans, en 1857, en se décernant un brevet de vertu civile et militaire et en affirmant que, sans ses malheurs, il aurait pu être un autre Kléber!

Le poète Émile Bergerat, qui a autant d’indulgence que de fantaisie et qui se soucie de l’histoire comme le poisson de Pisistrate de la pomme du berger Pâris, le Bergerat des Ballades et Sonnets, a pétri cette âme de boue et en a fait un composite de Jean Valjean et de Jacques Collin, de Sherlock Holmes et de M. Claude. Ce n’est, d’ailleurs, qu’un épisode, une anecdote.

Nous sommes en 1819. Le sieur Vidocq, policier, vivrait fort heureux en compagnie de sa vaillante femme Annette et de son fils intelligent et travailleur Gabriel s’il pouvait être légalement le mari de l’une et le père de l’autre: il lui faut sa réhabilitation. Ah! être, non plus un instrument méprisé, un outil précieux et piteux, mais un homme! Justement, il s’agit de retrouver un collier de la duchesse de Berry, égaré par une de ses dames d’honneur, la marquise de Madiran. Sera-ce l’occasion de l’apothéose judiciaire? Entre temps, le ci-devant galérien se déguise en Napoléon pour amuser son gamin qui a été premier en histoire—ce qui fait fuir un garde du corps (oui, un garde du corps!) qui est venu le chercher de la part du ministre Decazes.

Vous sentez comme il le met dans sa poche, Decazes, l’ancien galérien! Il lui montre une perle du collier, retrouvée d’avance à Saint-Germain, lui prouve que l’objet a été non perdu mais volé, que le vol est délicat et intime, confesse la marquise de Madiran et devine sous le frac d’un de ses danseurs—qui n’est pas le danseur inconnu—la casaque (sic) d’un de ses camarades de chaîne.

En avant, les travestissements! Sous l’habit de cockney, il pénètre dans l’antre des receleurs; le maître de relais de poste (sans chevaux), Arigonde, attache le complice, le garde-chasse Utinet; danse avec la jeune Léocadie qu’on lui a en vain présentée comme cul-de-jatte, trouve le rosaire dans le court-bouillon; sous l’habit d’un vénérable prêtre, à l’hôtel Madiran, il convainc la marquise atterrée que son heureux soupirant, le comte de Casagoras, n’est que le galérien basque Salvador, et il arrêterait sur l’heure le bandit si l’infortuné époux, le marquis de Madiran, colonel des gardes du corps (où avez-vous vu, mon vieux Bergerat, un colonel de gardes du corps?) si le colonel-marquis, donc, ne survenait pas! Et le Salvador, qui a si bien coupé le collier avec des cisailles, a une lettre accablante pour la marquise et il faut que le marquis ne sache rien!

Il ne saura rien. C’est en vain que, arrêté après une lutte terrible, Salvador aura envoyé son esclave Léocadie porter la lettre-talisman au colonel, de garde à l’Élysée-Bourbon: le prestidigitateur Vidocq embobinera le marquis, bonapartiste de la veille et royaliste dévoué; il lui fera croire que cette missive est un document politique, un appel aux armes, lui en substituera une autre et tout sera bien: les Madiran seront heureux, Vidocq réhabilité et le guitariste Salvador pourrira au bagne.