Cette pièce, honnête et simple, éloquente et malicieuse, pittoresque et mouvementée, est amusante et reposante: elle permet à l’éclatante Marie-Louise Derval de révéler ses dons de charme, d’émotion et de douleur dans le personnage de Charlotte de Madiran et à Andrée Pascal de dessiner une silhouette exquise, sauvage et passionnée, magnifique. La parfaite Renée Parny (Annette) est accorte, rieuse, harmonieuse et héroïque, et, sous ses oripeaux de mégère, Jeanne Méa a l’air d’un Goya.

M. Jean Worms (Salvador) est le plus séduisant, le plus élégant des bandits; M. Duard (Arigonde) est un forçat chaleureux et touchant; M. Guidé (Madiran) a de la dignité et de la grandeur; M. Luitz (Decazes) est très secrétaire d’État; M. Andrieux est un garde-chasse spirituellement ahuri, et M. Bussières est excellent sous ses déguisements de police, quoiqu’un peu inattendu, lorsqu’il prête les intonations de Dumanet, Pitou et autres Polin à un aristocratique garde du corps (on a rang d’officier, monsieur, et Lamartine fut des vôtres!). Quant à Jean Kemm (Vidocq), s’il a vingt centimètres de trop pour chausser la redingote et le chapeau de Napoléon, il est admirable de force, de tendresse, de rage, d’humilité léonine, d’onction traîtresse, de volonté et de simplicité. Son masque tragique et mobile, sa grande voix, son geste puissant et sobre, son autorité sous tous les déguisements, sa majesté, si j’ose dire, ont fait merveille: il a prêté une vie réelle et cordiale à une fantaisie, en prose, de poète; il a fait mieux qu’incarner Vidocq: il l’a régénéré! Et le petit Debray (Gabriel) est énergique et charmant.

THÉATRE FEMINA (Saison d’été, direction Richemond).—Bigre! revue en deux actes et quatre tableaux, de M. Rip.

En ces temps où la charité est si durement persécutée, M. Rip ne risque pas grand’chose; il est impitoyable avec une outrance joviale et forcenée, avec des éclats de voix et des éclats de rire énormes et la plus allègre sérénité. Dans la revue au titre à la fois prometteur, comme on dit, et modéré, dont il effare les pudiques tréteaux du théâtre Femina, il commence par sourire de la maison même, ce qui ne lui permet pas la moindre indulgence pour des immeubles et des personnages moins limitrophes, si j’ose m’exprimer ainsi.

Il taille en pièce M. Mayol, pour changer, et le puzzle, l’innocent et absorbant puzzle, déchire l’opérette viennoise, blesse à mort le duel, damne Dieu lui-même, assomme du même coup M. Adolphe Brisson et Mmes Cora Laparcerie, Polaire et Régina Badet, Mlle Lantelme, et le docteur Doyen, M. Duez et M. Maurice Rostand, les cantatrices mondaines et les apprenties, l’inévitable Alexandre Duval et le Champ de Mars, que sais-je encore? Il faut dire tout de suite que celles des victimes qui étaient dans la salle prenaient le pire plaisir à leur propre étripement, et je n’ai pas de chance: c’était la première fois que je voyais une revue de M. Rip, il n’y avait aucun des traits, injustes au reste, et féroces, dont, paraît-il, il me larda des années durant! Ça ne m’empêche pas de constater sa fougue, sa verve, son bonheur d’expressions, d’à-peu-près et autres calembours, la grâce de ses couplets, la souplesse de son vers, sa grivoiserie à l’eau-forte, et jusqu’à une certaine profondeur morale et sociale, voire une excellente critique des conférences, en termes précis, d’une éloquence incisive et si amusante!

Je n’en jette plus: voilà assez de lauriers pour tant de chicotin amer et de vitriol à rimes. Je ne sais si Bigre!!!... aura place dans l’Histoire de la revue de fin d’année de M. Robert Dreyfus ou de ses successeurs: ce n’est pas de l’histoire, même de la petite histoire en chansons, et M. Rip s’attache moins aux événements qu’aux personnalités—et c’est très personnel et très littéraire, de temps en temps. Ça se termine par la moins attendue des parodies de Chantecler, où le coq est remplacé par un clairon d’infanterie (rien de Lili), où le chien permute avec un chien de quartier, où la pintade devient colonelle, où le rossignol se mue en chanteuse de café-concert à soldats, et où les crapauds sont figurés par les troubades en personne, qui psalmodient gravement:

Depuis qu’ nous somm’s sous les drapeaux,

C’te femm’ là nous porte à la peau!

On a beaucoup ri et on rira terriblement, un peu longuement tout de même, car il y a des longueurs et des choses inutiles.