C’est délicieusement joué par Le Gallo, qui charge à peine; par Mlle Spinelly, qui, en travesti, en arpète, est effroyable de malice, de vérité, d’outrance presque tragique; par Mlle Dyanthis, qui est harmonieuse et farce; par Mlle Barda, agréable et fine; par l’étonnant Hasti, brigadier de police qui fait rire par ordre, auteur ahuri et docile, clairon avantageux; par M. Arnaudy, qui, tout de même, a un peu cherré dans son personnage d’Adolphe Brisson; par Mlles Léger, Perret, Franka, Renouardt, Dalbe, Williams, Rossi, Figus, MM. Marius, Herté, etc., etc. Et gardons des éloges de luxe pour les petits et petites Livettini, Willem, Walter et Dormel, délurés et savants, et pour l’incommensurable Koval, qui, entre toutes ses incarnations hilares et géantes, est hallucinant en cantatrice mondaine, bas décolleté et girafique à crier, qui a une voix de tête à un kilomètre de ses épaules. Ah! j’allais oublier: on danse, dans Bigre!!!... comme partout. Et comment! C’est Mlle Spinelly...

COMÉDIE-FRANÇAISE.—La Fleur merveilleuse, pièce en quatre actes, en vers, de M. Miguel Zamacoïs.

Comme nous avons eu peur! Le premier acte de la pièce de M. Zamacoïs était tout noir, tout noir: ce n’étaient qu’auberge ténébreuse et sanglante, coups de pistolet, coups de poignards, tentative de viol, pleurs de mères, plaintes hagardes de fou, sans parler du tonnerre et des éclairs qui font rage, à la cantonade, et d’une diablesse de gitane, échappée des œuvres de Jean Richepin et de Xavier de Montépin! Heureusement, des ténèbres, nous sommes allés à la lumière, de l’âpre Artois à la grasse et bonne Hollande—et l’exquis Miguel, lâchant l’asphodèle pour la violette, la violette pour le myrte, le myrte pour la pensée, est arrivé enfin à la tulipe triomphale et symbolique qui était le couronnement, pour ainsi parler, de son effort et de son rêve.

Déroulons donc l’imagerie qui a plu et qui a charmé et où les talents de peintre, de monologuiste et de poète de l’auteur ont jeté des valeurs un peu faciles mais sûres, des tons savamment pâles, des grouillements avantageux, des couplets rebondis, la plus roublarde naïveté, la grâce la plus touchante, une mélancolie de tout repos et la graine, si j’ose dire, des plus pures et des plus douces larmes.

L’auberge sanglante n’est pas à Peyrebeilhes: elle jouxte Arras. Nous n’y rencontrons pas encore M. de Robespierre: nous ne sommes qu’en 1636. Mais un orage diluvien amène dans la société des malandrins qui y gîtent: un gentilhomme ruiné, M. de Blancourt; son valet Romain, qui tire bien au pistolet et empêche son maître d’être égorgé; la triste veuve Régine et son fils Gilbert, qu’un chagrin d’amour a rendu fou et qui errent de compagnie sur les routes, avec leur cocher Gobelousse, à la vaine recherche de l’infidèle et l’égyptiaque bohémienne Speranza, vagabonde aux pieds nus, que l’hôte inhumain Médard voudrait envoyer aux cinq cents diables! Pour avoir laissé entrer et se chauffer la romanichelle qui est devineresse, comme toutes les romanichelles, pour l’avoir empêchée d’être tuée par son ancien soupirant Ziska, pour avoir fait tuer ledit Ziska par ses camarades, la noble Régine est assurée du dévouement exaspéré de Speranza, pour avoir cravaché le chevalier de Blancourt qui, ivre, la pressait un peu, elle peut compter sur la rancune de ce peu scrupuleux gentilhomme. Et Speranza voit, dans les cartes, qu’elle guérira Gilbert le taciturne, à son grand dam à elle, car elle l’aime! Déjà!

Et nous voici dans Haarlem, cité toute blanche et rouge, tintante, carillonnante, joviale, active et buvante, où tout respire l’aise et la gaieté. Tout, excepté Gilbert, qui, cependant, est moins fou et moins sinistre, et qui se laisse interroger par un trio de grâces hollandaises, la délicieuse Griet Amstel, et ses amies Mietje et Alida. Il se rappelle une chanson jadis écrite par lui, parle, conte. Un miracle va peut-être lui rendre la raison. Hélas! il ne s’agit, en ce pays, que de tulipes! On donne tout son bien pour une tulipe rare! On s’entre-tue pour la couleur d’une tulipe! Et l’odieux Blancourt peut venir demander la main de Griet Amstel, le vieil Amstel, exaspéré d’être vaincu dans un concours de tulipes par l’ignoble Jacob Teylingen, ne donnera sa fille et sa fortune qu’à celui—connu ou ignoré—qui lui apportera la plus belle tulipe, la tulipe imbattable, la fleur merveilleuse.

Vous voyez la suite: la sainte Régine, qui a surpris une lueur dans l’œil de son gars dément en présence de Griet, veut lui assurer le prix: c’est la surhumaine Speranza qui lui apporta la fleur introuvable, germée d’une graine séculaire et mystérieuse, en se sacrifiant héroïquement. Mais voici une jolie scène: tout Haarlem, processionnellement, a admiré la merveille: Griet vient à son tour. Gentiment, elle demande à emporter le trophée, à le donner à un ami d’enfance. Et, quand elle comprend que la mère veut la prendre en holocauste, pour tâcher à sauver son fils, elle se rebelle: ça n’est pas bien! Quoi! disposer d’elle ainsi! L’abandonner à un maniaque! Horreur! Vous sentez bien que, consulté, le magnanime Gilbert donnera la fleur à Griet, ne voulant pas d’un amour contraint et forcé! Mais Griet, déjà touchée, n’est pas loin: elle entend que Gilbert l’aime, qu’il s’est sacrifié, qu’il est tout près d’être régénéré par elle—et elle rapporte la fleur. Apothéose!

Que nous importent, dès lors, les manigances de l’épouvantable Blancourt qui, après avoir cru écraser la fleur sauvée par le providentiel et divin valet Romain, veut, au dernier moment, à l’instant du triomphe, prouver que Gilbert est fou et qu’on ne donne pas sa fille à un aliéné? Nous savons que ça finira bien! Mais il y avait, au quatrième acte, un si copieux mouvement de foules, des costumes parfaits et chatoyants, des drapeaux, des tambours, de la musique, un géant et un admirable décor de Jusseaume! Les kermesses sont si demandées! Et c’est ainsi que cette pièce de peintre est un musée présenté en vers faciles, avec du Meissonier, du Roybet, du Juana Romani, du Terburg, du Joseph Bail, du Rembrandt un peu clair, du Teniers assagi, du Van Ostade en demi-teinte, et de l’Hobbema. Nous avons même Franz Hals, en personne, et c’est Roger Alexandre qui lui prête des couleurs et de l’accent.

L’accent, le véritable et respectable assent est représenté par M. Georges Berr (Gobelousse), étincelant de verve et de comique; M. Silvain est un majestueux, éloquent et tutélaire bourgmestre; M. Raphaël Duflos (Blancourt) a une élégance bravache et fatale; M. Siblot (Van Amstel) a de la bonhomie railleuse et de l’ivresse puissante; M. Dessonnes (Gilbert) est mélancolique à souhait et passionné harmonieusement; M. Ravet est un beau bandit; M. Croué (Romain) un valet au grand cœur; M. Grandval (Jacob) est un bien faible fourbe tulipier, etc., etc.: ils sont cent!