Il faut louer hautement Mlle Géniat (Speranza): elle a une sincérité, une bonté, un courage, une grâce mélancolique et sacrifiée, une fatalité battue qui sont admirables; il est inutile de dire que Mlle Leconte (Griet Amstel) est toute jeunesse, tout charme et toute émotion; que Mme Louise Silvain (Régine) est douloureuse, tragique, fière et émouvante; que Mlles Lifraud et Provost sont un double délice; que Mlles Bergé et Bovy sont exquises en travesti; que Mlles Hébert et Beauval sont des servantes à croquer, etc., etc. Et ce spectacle est très séduisant, très moral, très reposant, très agréable.
23 mai 1910.
THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.—Bagnes d’Enfants, drame en quatre actes, de MM. André de Lorde et Pierre Chaine (d’après le roman En Correction, de M. Edouard Quet).
Après avoir été instruit devant les cours et tribunaux, le grand et douloureux procès des colonies pénitentiaires, des prisons de jeunes détenus, de l’enfance abandonnée ou coupable, de l’autorité paternelle, répressive et tyrannique, est évoqué—et comment!—par la Grand’Chambre du Parlement, séant en cet Ambigu qui, jouxte la rue de Bondy, a réformé tant d’arrêts du Grand et Petit-Châtelet et rendu l’honneur—avec quels applaudissements!—à tant d’illustres victimes et autres pauvres condamnés.
Sur un acte d’accusation, précis et noir, de M. Edouard Quet, l’avocat général Pierre Chaine et le procureur général André de Lorde ont édifié un réquisitoire si habile, si éloquent, si généreux, que, dans l’émotion unanime, les prisons de gosses ont été virtuellement démolies, leurs directeurs et gardiens exécutés à mort et que, pour un peu, le parricide aurait été déclaré d’utilité publique! Encore faut-il noter que, par une modération louable, on ne nous a pas montré les petits prisonniers à la tête à moitié rasée présentés jadis par Steinlen et Zo d’Axa, à la mode d’Aniane, que nous n’avons pas vu les joies des soixante jours de cachot en cave, avec la camisole de force et les fers aux pieds, chantés par M. Quet, et que, si nous avons eu des râles, nous n’avons pas aperçu les rats des cellules de punition. Il y a eu assez d’horreur, de compassion, d’émotion, de larmes, pour un triomphe de première instance, d’appel et de cassation.
Frémissez, enfants d’hier, spectateurs de demain, lecteurs sensibles et humains! Voici. Pour avoir bu quelques bocks, dépensé quelques louis, souri à quelques fillettes et cassé une glace dans un bouis-bouis de Montmartre, le jeune Georges Lamarre, potache de seize ans, en rupture de bachot, est condamné par son implacable bourgeois de père à six mois de correction paternelle. Naturellement! Ce n’est pas difficile: il suffit de le demander à un président de tribunal! En dépit de ses supplications, en dépit de l’indulgence de son oncle, le malheureux adolescent est emballé en l’absence de sa mère, ligoté, garrotté, enlevé par deux affreux drôles: c’est pesé! En route pour Montlieu!
Montlieu, ce n’est pas un paradis terrestre! Les gardiens ont des gourdins, le directeur ne songe qu’à ne pas nourrir ses pensionnaires, les faire travailler à force, les punir à foison, tromper les inspecteurs: c’est un chacal tigré, bien secondé par sa digne épouse, sucrée et carnassière. Les pupilles sont abêtis de persécutions et de terreurs: Georges est en bonnes mains!
Et c’est l’horreur de l’horreur. Voici la cour de la prison où, pieds nus, en pantalon de droguet, la face bleue de froid et verte de faim, les cheveux tondus, les enfants punis font alterner, sous la trique des gardes-chiourmes, le pas gymnastique et le pas accéléré, bouche cousue et yeux saignants; voici Mme la directrice qui offre à d’élégantes amies le spectacle de ses esclaves; voici la rentrée des colons, minuscules et géants, de quatre à vingt ans, faisant sonner leurs lourds sabots et suer leurs doigts las et leurs têtes rasées; voici des luttes, des conciliabules, des injures, des sous-entendus et des ruses. Et voici la pire horreur: il y a eu un complot! On veut s’en aller! Un détenu, l’Idiot, sous un prétexte, emmène trois ou quatre gardiens. Il n’y en a plus que deux, qui rient, qui s’apeurent, qui s’épouvantent en voyant que les reclus ne jouent plus, ne parlent plus, qu’ils se sont tapis à terre et que leurs yeux luisent. Ils ont peur, peur, peur. Les enfants se taisent, se taisent... L’angoisse sourd et sue... Et c’est la révolte, les gardiens renversés, blessés, les gosses en fuite... C’est très émouvant...
Hélas! les évadés ne vont pas loin! Le tocsin sonne, les gendarmes battent les buissons, les paysans livrent les enfants, pour la prime, et, malgré le dévouement d’une petite fille, le triste Georges se pend dans une grange, pour ne pas retourner au trou, cependant que sa mère affolée et son père repentant viennent le rechercher. Nous n’assistons qu’à une partie de leur désolation parce qu’un brigadier de maréchaussée leur cache l’état civil du suicidé.