Ce drame, où la pitié et l’attendrissement vont jusqu’au sadisme, a été acclamé. Il est joué avec chaleur et férocité. M. Laurent (Georges) est élégant, dolent, pitoyable; M. Strény (l’Apôtre) est sublime; M. Chevillot (l’Idiot) est fort intelligent; M. Andréyor (le Directeur) est joliment sinistre, et MM. Dalleu, Liézer, Kalfayan, féroces; M. Colas (le père) est parfait de méchanceté et de désespoir; M. Gouget est un oncle pitoyable; MM. Schultz, Poggy, Colsy, Renaz, Stamovitz sont poignants ou plaignants. Mme Léontine Massart (Mme Lamare) est douloureuse et aimante; Mme Talmont (la directrice) est élégamment odieuse; Mlle Renée Leduc est une petite fille de tête et de cœur, délicieuse.
Enfin—et avant tout—il faut citer la troupe anonyme des prisonniers, résignée, saccadée, grondante et scandante, qui apporte à cette pièce une vision de limbes infernaux, de souffrance jeune, imméritée et atroce, une valeur documentaire et justicière, une vérité sociale et humaine qui passe la rampe et va toucher le cœur et l’âme du spectateur et—qui sait?—du législateur!
2 juin 1910.
THÉATRE DE LA RENAISSANCE (saison belge).—Le Mariage de Mlle Beulemans, comédie en trois actes, de MM. Frantz Fonson et Fernand Wicheler.
La triomphante exposition de Bruxelles déborde jusque sur notre boulevard Saint-Martin et, en vérité, en cet épanouissement de saisons russes et italiennes, il nous manquait une saison belge! Convenons que la bouffonnerie d’observation appuyée et de candide malice de MM. Fonson et Wicheler est très amusante et plaisante, qu’elle a beaucoup plu et qu’elle plaira. Elle est exotique et honnête, lointaine et proche, et a déchaîné, à l’Olympia de Bruxelles, l’enthousiasme délirant des gens de Schaerbeck et de Molenbeck, qui n’aiment rien tant qu’être gentiment blagués.
Voyons l’histoire, la simple histoire. Le jeune Parisien Albert Delpierre a été placé par son papa dans les bureaux du riche brasseur brabançon Beulemans, à cette fin d’apprendre le belge—et vous verrez que c’est exact—et le commerce. Là, il est l’objet de mille vexations: il n’est pas du pays, c’est un «Fransquillon à la pose» qui n’a pas la grasse nonchalance de l’accent de terroir et qui emploie des mots prétentieux—et trop français. Seule la jeune Suzanne Beulemans, qui travaille sur le même bureau, lui est amicale et douce, très camarade, mais camarade seulement, parce qu’elle doit épouser, tout naturellement, son ami d’enfance Séraphin Meulemester. Et tout le monde est à cran: le père Beulemans n’a pas été élu président d’honneur de son syndicat, ce pourquoi il est agoni par sa revêche épouse, cependant que le gentil fiancé Séraphin propose, sans rire, à Albert, de reprendre à son compte une vieille maîtresse à lui, un petit bâtard à lui, pour lui permettre d’épouser Suzanne. Albert refuse avec indignation: il aime la fille du patron! Et il jure, comme de juste, la discrétion d’honneur.
Mais que nous fait l’affabulation? Tout est dans les caractères, les silhouettes un peu forcées, le soupçon de caricature de ces solides fantoches!
Le second acte, qui tient dans la lutte de M. Beulemans et de son bouton de col, de sa crainte de sa femme et de leur vieille affection, dans la conversation entre Suzanne et Albert, sur le propos d’un bec de gaz, et où ils découvrent leur amour, sur un entretien entre le père Beulemans et le père Meulemester où le dernier esquive tout soupçon de dépense et de dot, sur un dialogue entre Suzanne et Séraphin où la première renvoie—si exquisement!—le premier à son faux ménage et à son brave gosse; le second acte, donc, est une merveille bourgeoise, caustique, attendrie et bonhomme dont rien ne donne l’idée—car il faut l’accent!
Et le trois, pour enchaîner! Je n’ai pas à vous dire qu’Albert épouse Suzanne après avoir fait nommer son beau-père président d’honneur! Mais ce n’est pas une victoire française, c’est une nouvelle conquête belge! Car le jeune Albert Delpierre n’est plus poseur, n’est plus fransquillon, parle belge à la perfection et avec des dons d’orateur que lui eussent enviés MM. Frère-Orban, Malou, Van den Pereboom et Volders!