—Je marcherai, dis-je. Ne me rappelle pas cet imbécile. J'ai toutes les raisons de l'oublier et de croire que je suis ici par hasard.

—C'est une opinion, remarqua Chéry. Moi, tu sais, tant qu'on ne parlera pas d'erreur, même d'erreur judiciaire...

Passons sur la nuit qui suivit cette conversation et ces préparatifs. Les pires cauchemars... Mais pourquoi déranger les cauchemars? Le pire cauchemar, c'est dormir quand il faudrait avoir des cauchemars, dormir effroyablement, lourdement, sourdement, simplement, pour avoir à se réveiller, éberlué, à se demander: «Où suis-je? Qu'ai-je à faire aujourd'hui?» et à se rappeler qu'on est au bagne et qu'on a à tuer ou à laisser tuer le directeur du bagne.

La matinée fut admirable. M. Capucino nous avait désignés pour être portés malades, d'office. Je l'étais. Nos frais de toilette n'étaient pas grands. On se passe de l'eau sur la figure, avec les mains, des mains toujours sales, par devoir. On est rasé complètement, par mesure de rigueur, mais peu ou prou, avec des poils durs qui vous entrent dans la paume des mains. Bref, on ne serait pas reçu dans le moindre bureau de placement. Mais c'est bien bon pour un directeur qui, en outre, est habitué à ces sortes de figures, son œuvre, par ailleurs, sa raison d'être et son gagne-pain.

Je n'aime pas le meurtre pour lui-même. Il a sa beauté. C'est une façon pour l'homme de ressembler à Dieu, s'il y croit, ou à la Fatalité s'il y songe. L'autre est de créer. Mais c'est plus facile. Cependant tuer pour tuer, vivre pour être tué soi-même, après, c'est niais. Je fus assez dur pour mon terrible complice. Il ne put lire ma résolution, ma résignation dans mes yeux. Il blagua:

—Tu vas à la noce, ma parole, comme un chien qu'on fouette!

—S'il ne s'agissait que d'être fouetté ou même de fouetter! Et pourquoi?

—Tiens! fit-il, tu ne seras, tu n'auras jamais été qu'un homme pratique. Pour ce que ça t'aura rapporté!

Et il éclata de rire...