—Je parle pour toi, bien entendu. Parce que moi, tu sais, j'ai mes mains.

Et il rit, d'un rire trop gros.

—Ne compte pas sur moi, dis-je. Je ne veux pas de ce couteau.

—Tiens! tu as la voix rauque. Je ne t'ai pourtant pas encore étranglé, toi. Mais vois-tu, si tu veux trahir!...

—Je ne veux pas te vendre. J'irai avec toi. Au besoin, j'étranglerai, moi aussi. Je me moque d'être guillotiné. Mais c'est physique. Ce n'est pas du remords. Ce couteau, c'est mon couteau à moi, le couteau qui..., le couteau que...

—Zut! éclata Chéry (j'atténue), vraiment elle est bonne! Plains-toi donc! On a fait suivre l'instrument de travail de Monsieur! Et ta victime, ce pauvre garçon de recettes?

J'éprouvai à ce moment un des plus singuliers sentiments du monde. J'étais à la veille du crime, du dernier crime, celui dont on ne peut pas revenir, inutile, imbécile, odieux, inique, la perle du suicide et du suicide involontaire. Eh bien! j'eus l'impression profonde, animale que je n'y passerais pas, que non seulement ma tête ne tomberait pas, de ce coup-là, mais que mon existence recommencerait, libre et large...

Libre? oui! Je ne cherche pas à mentir. J'ai su mentir, j'ai dû mentir. J'ai donné des preuves de cynisme, j'ai même bluffé plus d'une fois, en dehors du jeu. Mais je jure sur ma vie qui ne m'est un peu précieuse que parce que, tant de fois! elle ne tint à rien, pas même à un fil de corde, de filin ou de cordelette, que j'eus alors l'intuition que c'est au crime du lendemain que je devrais mon avenir—et un véritable avenir. Chéry, en me jetant à la tête ma condamnation et son objet, ce garçon de recette falot, me donnait du même mot mes lettres de grâce, d'absolution, d'abolition.

C'était l'amnistie. Parler, au bagne, d'un crime, c'est l'effacer, c'est remettre son auteur en possession de son état civil et moral, à l'orée de son infamie ou du prétexte de son infamie.