Mais, dès mon arrivée à Paris, il s'imposa à moi par une ingéniosité, une énergie, une éloquence, un esprit d'initiative et une bonhomie insensés. Je lui devrai la fortune. Inventeur, créateur de notre banque, il ne s'en occupait que de loin, et de haut, et se contentait de ses appointements de secrétaire général, qui étaient fort élevés, et de sa participation aux bénéfices, assez peu négligeable.

Comme tous les hommes de génie, il s'en tenait à ses idées qui changeaient souvent et se multipliaient, au pas de charge, se souciant peu de leur application.

Paul Chéry, pour le nommer, était une brute qui avait soif de néant et de ciel. Bihyédout (nom, pour Paris, du 14713) était un esprit qui—je l'ai su trop tard—n'avait soif que de l'ordure. Mais il ne m'a jamais fait que du bien. Passons. Moi, vous me connaissez, monsieur le Directeur: je ne suis ni bon, ni mauvais, je suis au mitan.

Je vous vois sourire et murmurer: in medio stat virtus.

Je ne suis, certes, ni vertueux, ni la Vertu (avec un grand V) ni même une vertu. J'ai pris ma part des péchés des hommes, mais tout est relatif, tout est actuel.

Assassin et voleur, je prétends valoir n'importe qui et n'être pas méchant. Je me suis défendu, et me défends, d'avance, voilà tout.

Vous avez, dans une de vos dernières lettres, blâmé la profession que je me trouve avoir embrassée. Je n'ai pas été désapprouvé par un de vos supérieurs les plus hiérarchiques et j'ai même eu la joie respectueuse et un peu amusée de vous faire décerner un honneur qui, au reste, vous était dû. J'éprouve la joie plus grande, plus humaine, plus qu'humaine et très pure d'avoir rendu service à ceux des hommes qui sont dignes de ce nom, qui veulent travailler, avoir des jours pleins et des nuits sereines.

Oui, mon cher maître, la suppression des empêcheurs de goûter et de déguster en rond n'a pas une mauvaise presse. J'incarne la Fatalité ou plutôt nous l'incarnions, ce pauvre Bihyédout et moi, avec désinvolture.