Mais mon triste associé devenait terriblement chimérique. Son idéologie tournait au lyrisme et à l'extase et, si j'ose l'avouer, un discours qu'il me débita à l'instant de sa mort m'épouvanta plus que sa fin même.

Il n'est que le camouflage de son trépas pour m'avoir terrorisé plus encore. Imaginez que le commissaire n'a pas voulu encaisser et endosser le guet-apens et le meurtre. Il paraît qu'il y avait des à-coups et des dessous. J'ai compris les capitaines de gendarmerie qui utilisent des balles de Lebel dans des cadavres de bandits à primes et avancements, mais faire passer une auto sur la trace d'un revolver, c'est une opération judiciaire que je ne connaissais point.

J'ai rendu quelque estime à ces voitures calomniées et, comme on ne sait pas ce qui peut arriver et que la disparition de mon associé me laissait des fonds disponibles, j'ai acheté une soixante-chevaux. A votre service, mon cher directeur!

Mon malheureux ami était très parisien, très répandu, universellement méprisé et honni, c'est dire qu'on en parlait à tout bout de champ. Personne ne s'est inquiété des conjonctures où il avait perdu l'existence. Au fond, c'est un suicide comme celui de Paul Chéry, mais ici, c'est la Loi qui, éclatante et en grand apparat, rend, sans tête, un fou à sa chimère, là (c'est ici), la Loi fait écrabouiller un sage voluptueux pour l'enfouir sans bruit. Ah! la vie! mon cher directeur! la vie! c'est au dessous de la bêtise, de l'idiotie et du néant!

C'est tellement sot que ça vous enlève tout sentiment et que ça ne vous laisse qu'une sorte d'égoïsme vaniteux et sentimental (ce qui n'est pas un sentiment).

Au fond, je suis satisfait; bassement, ignoblement, d'être débarrassé de mes deux amis, Chéry et Bihyédout, heureux de les regretter—à en crever—et d'avoir à les regretter.

Je me sens libre.

Je ne me sens libre que maintenant.

Libre parce que les affaires ne vont pas mal du tout.