Je suis à la tête d'une centaine de bandits qui ont été très affectés—jusques et y compris les larmes—de la mort du Défrisé des Panoyaux. Il en est qui ne voulaient plus vivre et qui, petit à petit, m'amenaient des recrues d'élite (lesquelles, pour rien au monde, n'auraient voulu coopérer aux agissements de Bihyédout et ne sont peut-être pas étrangères à son trépas obscur). Anciens et nouveaux se sont réconciliés sur le cadavre en me déclarant qu'après tout, j'étais «un autre costeau que le type, moins poseur, moins râlant, moins rechignant, plus distingué—et d'attaque». Ç'a été, pour la pègre, une délivrance, et pour moi, un nouvel escadron. J'ai deux cent cinquante exécutants (ou exécuteurs) sans mettre en ligne de compte les indicateurs, amateurs et le casuel.

Une des branches les plus florissantes de mon industrie, est le duel, j'entends le duel entre duellistes d'une certaine espèce et qui représentent les spadassins d'antan, à cette différence près qu'ils sont, non employés à gages, mais sans gages et que leurs patrons intérimaires s'en défendent plus que de raison. En occupant ces gars entre eux, quelques-uns de mes clients ménagent leur légitime et je ne désespère pas d'arriver, de proche en proche, à réaliser cette admirable page de Salammbô où les mercenaires se détruisent, malgré eux et en s'embrassant, jusqu'à la plus fugitive des ombres de leur ombre. Mais il faut encore un gros ordinaire de combats singuliers pour en gorger le public, nausée incluse, et le préparer à une hécatombe en règle où tout disparaîtra, avec les procès-verbaux de rencontre, témoins contre témoins, médecins contre médecins, armuriers contre reporters et marchands contre gendarmes.

Ma clientèle est contente: ça continuera.

Il faudra bien encore, un jour, après épuration, bien entendu (mais ça vous regarde, mon cher Directeur), mettre le feu aux asiles de nuit, bancs de nuit, hôtels à la corde, maisons d'aliénés, hôpitaux, voire, hélas! aux prisons, dépôts de mendicité, salles soi-disant de travail, refuges et ouvroirs. Il faudra, après examen préalable (c'est encore votre affaire) tirer des feux de salve sur les moignons d'humanité qui viennent aux casernes quêter les eaux grasses et les os jetés... Mais ne songeons qu'au bien.

Je ne suis pas digne de m'y frotter. Déjà j'ai, en propre, des disponibilités monnayées très suffisantes, non pour récompenser le vrai mérite qui n'est rien, mais la pénurie méritante, qui est tout.

Si vous vous refusez à ma demande, je suivrai les errements de Bihyédout, je me livrerai à un massacre à la Saint-Dominique ou à la Hérode et je n'aurai pas de fine douceur dans un remords opaque et sourd. Je réclame de vous un sacrifice immense et, quoique indigne, je vous offre un sacerdoce, le plus rare et le plus consolant qui soit.

A bientôt, n'est-ce pas? mon cher maître et collaborateur, et sachez moi, d'un cœur régénéré et rasséréné par la gratitude agissante,

Votre
Feu B. de La C.