Je connais votre tristesse et quelques-uns de vos chagrins. C'est une raison de vous secouer. La terre de Guyane vous est, depuis plus d'une année, aussi disgracieuse et dolente que le pavé de Paris. Vous n'avez plus aucune illusion sur la moralisation possible des forçats, des gardiens, du personnel administratif, de la colonie entière, voire de vos égaux et supérieurs hiérarchiques de Cayenne et de la mère-patrie. D'autre part, monsieur le Directeur, vous êtes jeune encore et plein de ce feu sombre qui veille et se conserve sous la cendre et qui doit se jeter sur l'existence pour ne pas se consumer soi-même et se détruire vainement, plein d'une énergie inemployée qui doit s'user en volupté et en action nouvelle, d'une bonté, enfin, à laquelle il faut un aliment et des objets inédits.

Interrogez-vous bien, n'avez-vous pas envie de Paris, du boulevard, des cafés, des théâtres, de tout ce qui vous peut être oubli, distraction, rêve dans un passé très lointain?

Et moi, et moi... car il faut parler de moi...

Vous souvenez-vous du Journal intime que vous voulûtes bien parcourir, à mon insu, quand j'étais à votre service. Vous m'avez serré la main, violemment, pour avoir lu, en tête d'un de mes cahiers, le cri de bête: «Oh! un ami!» Ce cri-là, actuellement, c'est tout moi! Je n'aurais plus le courage d'y ajouter des mots! Je ne pleure même plus. Il me semble que ce cri, c'est mon odeur—une odeur de mort, une envie, tout ce qui me reste de besoin d'existence, de besoin d'âme, de besoin!

Eh bien! venez, mon cher Directeur, venez! ne vous en tenez pas à un préjugé grotesque: acceptez d'être secrétaire général de mon entreprise, mon directeur de conscience, oui, de conscience, mon compagnon de pensée, mon père, enfin, puisque vous êtes mieux que mon père. Toute la somme d'affection, de tendresse, d'estime, d'admiration et de respect que je n'ai pas eue à dépenser, hélas! tous mes bons sentiments, tout mon sentiment, je les situe en vous: je ne vous donne sans doute pas beaucoup, mais on ne donne que ce qu'on a.

Dieu est trop haut pour moi: je m'arrête à l'homme que vous êtes, si homme et si âme. En outre, j'ai un aveu à vous confier: je suis résolu à faire le bien, à payer la rançon très large de mes opérations, à créer, autant que je le pourrai, un office personnel et privé de l'aumône éclairée et supérieure, de la fraternité réfléchie, un ministère du sourire et de la prière exaucée. Je veux reprendre sur les faux pauvres pour les vrais pauvres, sur les inutiles dangereux pour les inutilisés nécessaires ou simplement utilisables, sur les incurables pour ceux qu'on peut guérir, sur la plaie purulente pour la blessure touchante et noble, mais, n'est-ce pas? ne m'obligez point à devenir pompier: vous m'avez compris, vous acceptez?

C'est le discours in extremis de Bihyédout qui a triomphé de mes derniers doutes: ce bougre-là m'avait refoulé dans le vice et dans le crime, qui me faisait laver le sang dans de l'extra-dry et du whisky sans soda, qui me faisait oublier les vieillards assassinés dans de jeunes drôlesses terriblement vivaces! Et ce Méphisto à bedaine m'écrase de poésie avant de s'enliser dans l'authentique infini! Son lyrisme s'est, dans mes veines, transmué en pitié: c'est la seule poésie humaine...

Mais je suis véritablement ému: je m'étends, je m'étends...

Puisque vous acceptez mon humble proposition (ne dites pas non!) je veux vous faire un tableau de ma compagnie, je ne veux pas écrire ma bande.