Son bachot lui fit l'effet d'une longue médecine.

Pour fuir le collège et la Faculté toute proche, il s'engagea, histoire de guerroyer en Crimée, et ne fut pas trop fâché d'être laissé dans une compagnie de dépôt, à Pontarlier.

Il emporta, du régiment, un galon de premier conducteur, un certificat de bonne conduite, un congé de semestre renouvelable et un grand dégoût des responsabilités.

Il entra donc au ministère de la Maison de l'Empereur avec le grade immérité de rédacteur et fit tellement remarquer son silence appliqué, son insignifiance laborieuse, son infatigable néant, qu'il connut, sans s'en étonner, les plus rares avancements.

Certains de ses collègues et de ses supérieurs le craignaient comme mouchard avéré, d'autres comme révolutionnaire puissant. Grognard à l'envers, il ne murmurait jamais, marchait à pas très courts, ne faisait pas de zèle, était juste assez poli pour se faire redouter de tous.

Les évènements de 1870-71 ne lui offrirent ni occasion d'héroïsme ni excuse de lâcheté. Lieutenant aux compagnies de marche de la garde nationale, il commanda, sans morgue, sortit—et rentra.

Après la Commune, qui le respecta, il reprit ses fonctions au ministère des finances, poursuivit une carrière plane et heureuse et ne se réveilla de son calme labeur que lorsque la nécessité de caser un sous-chef adjoint de cabinet lui fendit l'oreille, à lui, Solsequin, à la soixantième année de son âge, l'an 1896 de l'ère vulgaire.

Chef de bureau, chevalier de la Légion d'honneur, officier de l'Instruction publique et du Mérite agricole, chevalier de l'ordre de Léopold et de la Couronne d'Italie, titulaire de la médaille d'or de l'Encouragement au Bien, chef de division honoraire et membre associé de l'Académie des Beaux-Arts du Yucatan, Louis-Napoléon sentit, du soir au lendemain matin (très tôt) que ses titres et dignités ne valaient que sur un billet de faire-part et qu'il n'était pas encore du bois dont on fait un cercueil et un mort.

Malgré le besoin de travail qui lui remuait la main droite, il eut assez de dignité professionnelle pour ne pas louer à des particuliers le reste des services qui étaient reconnus et pensionnés par l'État.

Il frémit à compter ses revenus et capitaux dont jamais il n'avait eu cure, et, résigné à vieillir, étant vieux, à croupir dans sa retraite, étant retraité, il prit la canne de ville—bâton du pèlerin moderne,—quitta ses lunettes de fonctionnaire, et, pour la première fois, ouvrit ses yeux libres sur un bref univers.