Chérie, tu es douce: tu ne veux pas chasser mon enfance, m’infliger trop tôt la joie: tu me laisses revivre à mon aise ma misère et ma virginité.
Et quand tu viens, il est tard, trop tard pour être trop heureux.
Tu m’offres ton front, tu m’offres tes yeux, tu m’offres ta bouche, mais lentement, dans le rythme de ma mélancolie. Nous sommes des pauvres, exquisement, des pauvres qui ne trouvent qu’au fur et à mesure un front, une bouche et des yeux, des pauvres qui achètent—cher—du bonheur, pas réel, et des baisers timides, qui achètent de l’amour et qui n’insistent pas, pour avoir des regrets, pour avoir faim—encore, pour avoir envie de pleurer, en dormant, pour une moitié de joie et une moitié de désespoir.
Chérie, chérie, ma journée, ma page d’hier, c’est aujourd’hui de la littérature.
J’ai corrigé les épreuves de mon évocation, de ma misère, de ma sensibilité éternelle, de mon enfance. C’est imprimé, après des crimes, sous des crimes et ces phrases frissonnantes sont raides, en leur gaine de feuilleton comme un autre feuilleton. Des gens s’attendrissent dessus cependant—et il y a des pleurs mais je n’y veux plus penser.
Je m’évade de mon enfance, je m’évade de ma misère pour ne plus songer qu’à toi, chérie.
Te voilà: la lampe n’a plus l’air, parce que je ne veux plus, d’une lampe de vestale qui me rappelle mon histoire, mon passé et mes bégaiements, mes éveils de conscience, mes éveils d’ambition et de rancœur parmi de la faim.
Ce n’est pas un phare non plus qui ouvre l’avenir, d’une grosse lumière.
C’est le lampion de l’heure qui fuit et que nous ne laissons pas fuir comme ça, c’est le lampion d’une heure de joie, d’une fête, d’une débauche. Allons-y! Eh bien! c’est une débauche que la peur trouble et scande!