—Ah! mon grand fou! comme je t’aime!
Tout est bien qui finit bien et je tâche, ensuite, à me dominer, à être indulgent, à louer et à approuver.
Et je reviens ici chercher de l’indulgence. Je l’attends. Les voitures hurlent et piaulent devant ma fenêtre aveuglée. Je suis plus impatient aujourd’hui que les autres jours et mon lit me paraît hérissé.
Ma lampe casquée de son abat-jour rouge m’appelle à elle. J’ai de l’encre. J’ai disposé l’inutile papier blanc qui demeure vierge chaque jour et que j’emporte pour le rapporter, à cette fin, je pense, d’entendre moins les battements indiscrets de mon cœur.
Et, aujourd’hui ma misère sentimentale évoque la misère de mon enfance; ma faim évoque ma faim de naguère, les baisers proches hèlent les baisers précipités de ma mère qui se répartissent, qui s’agglomèrent, qui se fondent sur des années et des années,—et tes larmes, tes larmes d’hier attirent, comme un aimant liquide, les larmes que je versais sur les joues et sur les genoux de ma mère et dont j’adoucis, quotidiennement, les angles de ma vie, au début de ma pauvre vie.
C’est le fantôme de mon enfance qui entre et qui vient, sans cruauté: je n’ai pas démérité de lui. Il me demande ma pitié, mon attachement. Il demande à l’amant, à l’être de tendresse et de bonheur que je suis, de la tendresse pour l’enfant pâle et sans plaisir que je fus—et je m’attendris et j’écris ma tendresse.
J’ai à saluer la veille d’une bataille mon meilleur ami, plus détesté encore que moi.
C’est mon enfance qui le saluera, mon enfance qui le lut, qui lui emprunta du courage et qui lui emprunta—il n’en était pas besoin—de la mélancolie et du mépris.
Je lui rends l’émotion que je lui dois, je lui apporte mon admiration, mon respect, mon affection et c’est mon enfance qui dicte, ma triste enfance et c’est mon émotion de jadis.
Toute ma misère m’est revenue et se tient droite entre les quatre murs et mes années sont là, d’un jet, qui furent sans femme et sans autre amour que celui de ma mère—qui avait faim.