J’aime! j’aime! et je suis aimé. J’aime et je suis aimé à travers l’espace: elle est loin, celle qui est ma fiancée, que j’ai élue ma fiancée par delà les obstacles, celle qui est ma fiancée, de toute la beauté, de toute la sainteté, de toute la magie des liens d’amour.
Et, en ma solitude, j’aime sans amertume.
J’aime mieux, d’être seul.
Je cueille fortement, profondément des nuances qui m’avaient échappé, parce que j’allais au plus gros.
Des télégrammes chantent autour de moi, un télégramme que tu avais envoyé devant toi pour m’annoncer que tu venais et qui me surprit, parmi ma peur, comme un baiser d’ange surprend en un bagne. Tu me rappelais un fin baiser dont je venais de t’effleurer, à peine, en secret, un tout petit et tout pauvre baiser, même, volé et que tu confiais à mon souvenir avant de te confier, avant de t’abandonner.
Et ce sont des pudeurs à toi et des scrupules à toi—c’est tout comme—qui me reviennent, ce sont les mille riens qui m’attachent à toi à jamais et qui te font divine entre les déesses, humaine entre les femmes et c’est une tendresse qui s’épure, qui, en dehors de la passion, sans brutalité, devient si haute, si délicate, si essentielle et si simple, de la douceur et, parfaitement, de la tendresse. Et c’est pour moi un lit subtil de gentillesse, c’est le délice sans remords, sans vulgarité, un délice de conte de fées et un délice platonisant et pétrarquisant.
Comme je t’aime, chérie! Tu erres aux paysages mêmes où erra Pétrarque: tu respires dans les champs et dans les villes de l’amour et de la poésie, du désir et de l’éternité, mais tu y respires aussi de la solitude. Tu fais un voyage de noces sans nouveau marié et un voyage d’amoureuse sans amant. Tu dois te mettre en quête d’un bureau de poste étranger, perdu dans les ruines, dans la poussière et dans le pâle soleil, pour m’envoyer une lettre brève, tremblante encore, après un millier de lieues, du tremblement de ta main—et, dans toutes les villes qui invitent à l’amour, tu dois penser à moi—qui suis loin.
Et moi aussi, je dois faire un voyage. Je dois monter à notre chambre pour y trouver ta lettre et je dois la lire chez nous, la lire au lit vide, au feu éteint, à la lampe pas allumée et je dois m’attrister de leur tristesse et m’irriter de leur cynique espoir.
Mais chez nous, je songe à tant de choses qui n’y furent pas, à des coups d’œil, à des dessins de baisers, à des caresses d’yeux, à un envoi de tendresse infinie, jaillissant droit d’un regard, à des pressions de mains, à des élans à peine indiqués de ton corps vers mon corps et à d’infinies soirées passées à nous désirer tous deux, en des salons amis, en une foule.
Je savoure le passé, j’amasse peu à peu des pétales effeuillés et je me sens défaillir sous une jonchée de souvenirs exquis et épars, sous une mer lumineuse comme de petites larmes sans douleur, sous un univers d’émotion qui m’étreint et qui se laisse étreindre.