Nous nous sentons en ce moment veules, sans souffrance et sans vie: c’est que vous vivez pour nous. Nous savons qui vous êtes: vous êtes nous, vous êtes nos vices et nos crimes—et vous êtes pires et pis: nos nuances d’âme; nos hésitations devant le Bien et la Beauté, notre manque de pitié, nos faiblesses, notre lassitude et notre ignorance, c’est vous.

L’année qui s’en est allée pèse toujours sur nous; elle est lourde. Nous nous sommes attardés à des sottises, à de la médiocrité. Vous êtes tout ça. Vous êtes les mots méchants que nous prononçons et auxquels nous ne pensons plus, et auxquels des gens pensent toujours; vous êtes les semences de haines que nous avons laissées, négligemment, au cœur des hommes et des femmes et les semences de haine qui germent en nous, à notre insu; la mauvaise volonté des autres et notre mauvaise volonté, le frisson d’envie, le désir de vengeance, que nous avons en nous ou autour de nous.

Ah! nous faisons effort pour nous sentir, cette nuit au moins, libres et bons! Vous êtes notre esclavage de vices, notre embarras de souvenirs, notre odieuse mémoire, notre conscience, notre fatalité, le mal que nous avons fait, le mal que nous sommes, le mal de la terre, le mal universel. Mais vous êtes le mal de l’année dernière: vous êtes nos remords en guenilles, nos remords à casier judiciaire qui passent devant nous et qui s’en vont. Vous vous en allez, n’est-ce pas? Vous avez des cauchemars à promener ailleurs et vous avez à disparaître. Vous êtes l’année passée.

—Mais non, ricanent les hagards promeneurs, nous sommes cette année-ci, l’année qui court déjà. Nous sommes de pauvres vagabonds, de modestes criminels, des individualités de la cambriole et de l’attaque nocturne; mais si vous voulez faire du symbolisme à notre propos, ne le faites pas à faux, messieurs. Nous vous connaissons, nous aussi. Tout à l’heure, chez vous, vous allez découvrir que, décidément, vous avez de belles âmes, de belles âmes toutes neuves, toutes fraîches, des âmes de foi, de calme et de liberté. Nous voulons bien, si ça vous fait plaisir, être vos crimes et votre horreur. Mais pas d’erreur! Vos crimes et votre horreur de l’an passé, c’est une affaire entre l’antiquité et vous, c’est enlevé, pesé, placé à intérêts composés; ça compte pour la retraite, ça nous est égal. Nous sommes cette année-ci, vos crimes et votre horreur de cette année. Lisez en nos faces, en notre hideur: vous y lisez les actes inqualifiables et qualifiés que vous allez commettre. Le remords! le souvenir! nous ne tenons pas cet article-là. Nous sommes l’avenir, l’avenir immédiat: ce n’est pas beau? Et pourquoi, subitement, seriez-vous plus beaux, plus vertueux? De quel droit la grâce serait-elle venue vous toucher parmi vos bocks et votre monotonie?

Je gémis—en moi-même—vers cette effroyable foule.

—Où avez-vous pris ma monotonie? J’ai été heureux, j’ai été triste—et si magnifiquement, si diversement! J’ai été beau, j’ai été bon!

Ma laideur d’âme, je ne la connais pas et cette année a été l’année de mon amie et de notre amour!

C’est une année qui s’est étiolée, qui s’est maladivement étirée parmi mon attente, qui s’est traînée jusqu’à notre rencontre et qui est morte voluptueusement au cœur de notre volupté.

Et elle se renouvelle, elle renaît pour nous, simplement, comme se font les miracles et comme se tisse l’éternité.

Ce ciel bas, ce cauchemar qui marche, cette épave désolée qui est le passé, ce fantôme d’épave, la conscience des autres, qui passe devant moi en boue et en loques, cette ville qui semble s’ouvrir et se prêter à des scandales, à des fièvres sans noblesse et à des torpeurs, ces gens, autour de moi, qui affermissent sur leur âme le masque de leurs manies et de leurs vices, rien ne peut souiller mon espoir, rien ne peut amputer mon ardeur et mon enthousiasme.