Les minutes s’égouttent. On vit de la même vie, en un trouble. Et ce sera une nuit comme les autres nuits.
Non. Le boulevard s’émeut, frémit et devient tyrannique; le boulevard, opprimé par les baraques mystérieuses, le boulevard étranglé par les lumières Collet, par les camelots et les soldats permissionnaires, déborde, crache et vomit. Il vient à nous, roule à nous des hommes et des femmes. Ça chante et ça ricane, ça nous éclabousse d’un blasphème et d’un hoquet gouailleur, d’une plainte qui s’use à force d’avoir servi: c’est la misère et l’infamie qui viennent nous frapper au cœur et qui grimacent pour se faire reconnaître: vieilles connaissances, vieilles amies, parentes de province, maîtresses incestueuses d’hier.
On finit par regarder pour ne plus voir, pour ne pas sentir autour de soi les petites filles qui mendient comme elles dormiraient et les haleines d’assassins des vagabonds. Et l’on demeure, éternel, les yeux fixés sur l’horreur cinématographique du boulevard.
Qu’est-ce que cette foule-là?
Nous ne l’avons jamais vue. D’où sort-elle? Nous avons vu ce jeune homme à une audience de police correctionnelle, nous avons coudoyé ce policier dans une réunion anarchiste, et cette femme, nous l’avons vue qui riait à une représentation de mélodrame. Mais ce ne sont pas des individus, c’est un ensemble, c’est une procession, c’est une armée, c’est un monde: ça se tient et ça colle avec de la boue, avec des menottes, avec du blanc gras et de la mauvaise sueur.
Vieux hommes courbés, blanchis et sales, les yeux durs et fixes en une vision de revanche sur la société et le destin, filles en cheveux roux, cyniques et dolentes, les haillons, adolescents précis aux bouches féroces et aux paupières lasses, mûres courtisanes, terribles, mendiants et commis congédiés, simples pauvresses et scélérats à compartiments, ils tiennent le boulevard, bousculent et étouffent les infortunés bourgeois qui, les bras lourds de cadeaux, rentrent chez eux, et vont, les bras vides, les mains hésitantes et l’âme hésitante, devant nous.
Ah! ces regards qui ne s’arrêtent pas sur nous, qui nous percent, qui nous marquent et qui s’en vont! Ces mâchoires lourdes qui mâchent à vide, pour se faire les dents!
Et les gens marchent à vide aussi.
Nous entendons un murmure, nous devinons des paroles, un chant tacite, parmi ces chansons qu’on nous offre malgré nous. «Ah! disent ces gens, vous rêvez à l’année qui s’en est allée. Cette année, vous vous demandez si elle a été celle de ce romancier ou de ce souverain, de ce poète ou de cet inventeur, de cette utopie ou de ce vaudeville! Cette année a été presque la nôtre: elle a été celle de notre frère, de notre amant, de notre fils, qui a été guillotiné comme meurtrier, de notre ami qui s’en est allé au bagne, de par l’indulgence des jurés, et de notre camarade que voici, qui a été meurtrier, violeur et faussaire, mais qui est malin et qui a de la chance. Vous vous demandez que sera cette année; vous demeurez anxieux au bord de cette année en cherchant à deviner ce qu’elle apportera, à qui elle sera. Ne vous fatiguez pas. Cette année, c’est à nous, c’est nous. C’est nous, les faits divers, les cours et tribunaux de cette année, c’est nous, les drames de la misère, la faim, les cris, la fatalité de cette année. Vous nous retrouverez à la troisième page et à la première page des journaux, dans les vedettes et les manchettes des quotidiens et dans les terrains vagues avec des coups de couteau au flanc, vous nous retrouverez épars en des héroïsmes coloniaux (car nous sommes braves en dehors des fortifications) et en des maisons centrales du Midi, parce qu’on y est très mal. C’est nous qui mourrons et qui tuerons pour emplir cette année et c’est peut-être vous qui nous ferez mourir de faim, sans le faire exprès, et c’est peut-être nous qui vous tuerons, par hasard. Nous passons devant vous sans haine: nous ne vous connaissons pas. Vous aurez des paroles éloquentes sur nous, à distance, que nous n’entendrons pas, et nous nous rencontrerons, sans nous rappeler que nous nous sommes croisés déjà. Regardez-nous bien: vous ne vous verrez plus en troupe, vous n’apercevrez plus notre horde maudite et sainte: c’est une sortie du destin et de la légende, un défilé, un défi, une promenade de méditation au bord d’un précipice, au bord de l’action, avant nos petites escapades, notre révolte et notre bond vers l’Enfer. Regardez-nous bien: nous valons la peine d’être vus, n’est-ce pas?»
Oui, vous valez la peine d’être vus et d’être regardés, misérables! Vous êtes plus sinistres, plus amples, plus riches et plus grands, en votre sordide bassesse, que les gueux de Callot, de Goya et de Luce. Vous avez des rides infinies, des instincts et des remords en relief, vous êtes ciselés de toutes les gangrènes, mais nous n’avons pas besoin de vous regarder: nous vous connaissons.