«Non! petite année, tu ne seras pas douce à tous; les années ne sont pas faites pour être douces, elles sont faites pour qu’on les tire, comme disent les forçats, dans le bagne étroit de la vie. Mais, petite année, je t’ai prise, par pitié, je te garde, je t’aurais prise de force. Je ne te violerai pas, parce que j’ai juré fidélité à ma fiancée, mais je te garrotterai, je te ligotterai, je t’hypnotiserai. Sois tranquille, je ne me laisserai pas faire par toi: je te tiens.

«Quelqu’un qui sait tout et qui connaît les taureaux en outre, me répète que, d’un geste gracieux, les toréadors, avant de mettre à mort le taureau, le dédient à la plus belle. C’est ainsi que je te dédie à mon amie. Je n’ai pas envie de te tuer, petite année, mais je veux combattre; tu ne seras pas pour moi un an de repos, mais un an de luttes où, s’il en est besoin, je me créerai des ennemis, où j’inventerai des dangers et des obstacles pour pouvoir, pendant et après, être plus tendre avec mon amie, pour pouvoir pleurer avec elle plus de larmes et pour être avec elle plus longuement et plus inquiètement heureux. Petite année, je t’ai baptisée au nom de l’amour, va, je te souhaite d’être bonne.»

Par une des fenêtres entraient toutes sortes de lumières, des lumières menues qui tremblaient, qui s’enfonçaient dans l’infini: la Seine s’étendait sous elles et autour d’elles, immobile et lente. Les étoiles, le ciel grave, ces lumières qui se faisaient parfois rouges et vertes, cette lenteur de l’eau, tout assemblait un paysage sans âge, sans couleur locale, d’un charme vague, de la mélancolie la plus gracieuse et la plus cosmopolite. C’était Paris, certes, et c’étaient ses environs où des forêts poussent pour qu’on s’y parle amour, de très près, et c’était aussi Venise et c’était l’Ècosse, et c’étaient les pays nostalgiques, les lacs nostalgiques où glissent des barques et des rêves, et c’étaient un peu ces corridors des limbes où il ne passe personne et où, à deux, on ne regrette pas le Paradis.

Et ton âme, mon aimée, passa dans l’air léger de cette nuit et me regarda des grands yeux du fleuve.

Ce fut une nuit exquise. Je m’obstinai à ne pas parler, à rêver, à me laisser aller à toi, à me laisser, de loin, prendre par ton souvenir, par ton âme, par tout toi. Et, lorsque je revins chez moi, tout Paris m’apparut qui se donnait à nous, les Champs-Elysées, les quais, les places. Même je fus heureux tout à fait: mon cocher passa sans nécessité devant la colonne Vendôme. Je vis que l’année me voulait du bien, et je l’en remerciai poliment.

Mais je me suis trop hâté de me réjouir. Quelle idée m’a pris de dire au cocher de me «déposer» à un café du boulevard?

Pourquoi les cafés, cette nuit de l’an, sont-ils ouverts toute la nuit, et pourquoi le souvenir des terrasses où je rencontrai l’autre me hante-t-il à cette heure où l’année s’est changée? où arrive une année toute propre et toute pure?

C’est une de ces nuits d’hiver où il ne fait pas assez froid. On s’est assis à la terrasse d’un café et l’on a tâché à causer parmi les douze cris de minuit. On a ri un peu pour se persuader qu’on ne va pas être plus vieux d’une vieillesse soudaine et que la mort n’est pas plus proche: on a tiré sur les mots, sur les plaisanteries, on les a fait durer pour sentir un pont entre les deux années, pour y entrer mollement, sans s’en apercevoir, en se sentant même.

Voilà: le douzième cri s’est éteint, l’heure s’est homologuée à toutes les horloges pneumatiques de la ville, on est dans l’année nouvelle, franchement, absolument, de la tête aux pieds, des dettes aux espérances, jusqu’à l’âme.