Ah! elle ne ruait pas dans les brancards, elle ne se précipitait pas, la pauvre, pauvre année. Les hommes parlaient toujours; d’une année à l’autre, ils avaient jeté un pont de bateaux, un pont volant, un pont d’idées, de mots furieux, d’utopies et de plaisanteries. Et ils ne pensaient qu’à leurs pensées, et n’avaient pas la politesse, la sagesse de songer un peu à la petite année qui s’en était venue, qui était là, qui était triste, peu rassurée, et si petite!

Et je souris à la petite année.

Elle n’avait même pas la force de me sourire.

Je dis à une dame, à côté de moi:

—Je vous prends à témoin que je pense à ma fiancée.

Elle me donna acte de mon aveu et se remit à écouter les gens qui parlaient plus que moi et qui parlaient mieux. La petite année tremblait toujours. Je cherchai à la bercer en un discours.

—Petite année, lui dis-je, tu es jeune, tu ne sais pas, mais il y a beaucoup d’êtres qui tremblent plus que toi—à cause de toi. Ils croient que tu leur apportes des malheurs, des deuils, des hontes, des crimes, peut-être, ils t’imaginent agressive, armée et rosse, pour être de ton temps. Et d’autres te cherchent d’yeux égarés, d’yeux qui veulent voir partout la chance—et qui ne la voient nulle part. Petite année, je sais que tu es très bonne et que tu viens, nue, les mains vides et pauvre. L’autre année s’en est allée, à son honneur, sur des applaudissements de théâtre: elle ne t’a pas passé un bilan mais l’a caché dans un coin. Ne t’apeure pas, petite année, je te prends: pour que tu n’aies pas froid, pour que tu saches sourire, pour que tu saches aimer, je te dédie à ma fiancée, je te dédie à mon amie. Tu te réchaufferas, tu t’illumineras du reflet de ses yeux, tu t’adouciras à la clarté de sa bouche.

«Petite année, tu nous appartiens à nous deux, mon amie et moi! nous t’adoptons, tu es notre enfant, tu verras comme nous te ferons belle, riche et parée. Rassure-toi, tu es à nous. Tu nous apporteras les pires émotions, les plus belles inquiétudes, les plus douces, les plus farouches étreintes, et tu déchaîneras sur elle et sur moi, sur notre unique âme à deux bouches l’essor éclatant des gloires; tu nous donneras la terre et tu nous donneras aussi le royaume des amoureux, qui n’est pas de ce monde, mais qui contient ce monde—et les cieux.

Petite année, tu es bonne et tu seras meilleure à vivre avec nous—et de nous.

«Les années, quand elles naissent, sont toute bonté, toute bonne volonté. Mais il y a des hommes qui, peu à peu, les cognent, qui jettent des événements en travers, qui se jettent au travers des événements, et qui provoquent ainsi des chaos divers auxquels les années les mieux constituées ne peuvent pas résister. Tu seras douce, n’est-ce pas, petite année, à l’homme chez qui nous sommes et qui discute là-bas et qui rit comme il lancerait des coups de sabre. Et tu seras douce à tous ceux et à toutes celles qui sont ici—et aux autres, et à tout le monde.