J’ai passé la fin de l’année, le commencement de cette année-ci à songer à toi et à ne songer qu’à toi, ma pâle fiancée.

Tu vas me dire: «Ce n’est pas vrai. Je sais que tu passes tout ton temps—et tout le temps des autres—à songer à moi. Ne fais pas le malin. Tout le temps tu songes à moi,—et tu ne t’en portes pas mieux pour ça.»

Mais ne badinons pas: j’ai songé à toi la nuit de l’An—devant témoins.

J’étais dans un appartement lointain, avec quelques hommes de cœur ou d’esprit, d’esprit et de cœur, par hasard. C’étaient des hommes savants ou passionnés—ce qui est la même chose, qui pensent par métier, par oisiveté ou par vocation.

Ils pensèrent cette nuit-là: c’est dire qu’ils parlaient. Autour de cette longue table légère et blonde, parmi les lumières et les fruits, parmi les femmes qui se penchaient, qui écoutaient, qui chuchotaient discrètement, c’étaient les plus belles paroles du monde, de la terre et du ciel, aperçus nouveaux, aphorismes hardis, paradoxes aussi, mais paradoxes lyriques et des idées, des idées! C’étaient des plaisanteries aussi, des plaisanteries tantôt inconsistantes, tantôt éperonnées: c’était un concert, une mousquetade et des bombes, c’était charmant, exquis, vibrant, profond—et mieux encore.

Je voudrais trouver d’autres louanges encore et les plus larges cris d’enthousiasme, car je juge ces hommes sur leur réputation, sur l’estime que j’ai pour eux et sur ma conviction que, cette nuit-là, ils se sont surpassés eux-mêmes: la vérité, c’est que je n’ai rien entendu, rien écouté, et que, si je ne connaissais pas mes éminents compagnons, je ne saurais même pas s’ils ont parlé: je songeais à toi, ma pâle fiancée.

Lourdement, profondément enfoui en mes rêves et en mes souvenirs, plongé comme en un sarcophage de roses et de chrysanthèmes dans l’humide et vivante ombre de nos baisers, pétrifié, pour ainsi dire, de notre molle tendresse, je ne disais rien, je ne sentais rien,—et c’est à peine si je mangeais. Je n’appartenais plus à ce monde. J’avais émigré.

Il y a dans la nuit de la Saint-Sylvestre, un trou, un coin très ignoré, où l’on échappe à ses amis, à la monotonie de sa vie, où l’on s’échappe de soi-même, où l’on galope sur des routes bleues et en des coulées de lunes. On visite des ombres, on salue de vieux regrets, de vieux remords, et l’on va, pèlerin nostalgique, parcourir d’un regard le Pays de Tendre, ce pays dont on ne sut jamais dresser que des cartes muettes, car, les vraies cartes du Pays de Tendre, on ne les dessine pas, on les soupire et l’on ne peut rien y déterminer, pas même la place de son tombeau.

Cette nuit-là, je ne parcourus même pas le Pays de Tendre: j’y fus ravi en esprit, comme on écrivait au grand siècle—c’est le dix-septième que je veux dire—en esprit! j’exagère, car je n’avais pas d’esprit, j’étais lourd, comme on est lourd lorsqu’on est mort—et qu’on n’est pas mort d’amour.

Les mots autour de moi voletaient, s’entrechoquaient, se rencontraient, entraient l’un dans l’autre—et c’était comme un berceau d’arbres aux feuilles chantantes, comme le berceau de la nouvelle année que nous attendions en mangeant et en buvant et qui était venue toute seule sans qu’on s’en aperçût, sans qu’on fît attention à elle, qui était là, auprès de nous, sur nous, grelottant, mal lavée et grise.