Au lycée où le conduisit la suite de l’idylle de sa mère, ses camarades l’appelèrent Chactas, sous prétexte que, Chactas et Ahasvérus c’était kif-kif. L’enfant fit des progrès continus dans la culture et le culte de la médiocrité, se révéla cancre accompli et ne négligea rien pour se maintenir à la hauteur de sa naissante réputation. Il termina ses études assez tard (sans les terminer), fut assez tard refusé à son baccalauréat et se décida assez tard à ne rien faire, sa mère morte, le trompette paralytique général (bel avancement pour un homme sorti du rang) et mit en valeurs ou en non-valeur son patrimoine. Il fit la vie, se coucha tard, se leva tard, apprit lentement à avoir la bouche pâteuse, à appliquer un monocle neutre sur une paupière plus neutre, et à répondre par des mots qui ne veulent rien dire à des diseurs qui ne veulent pas faire des mots. Il prit des joies du monde ce qu’on en peut prendre entre ses dix doigts quand on gante 8-1/4, et eut des tailles de femmes de ces proportions et pour une durée éphémère.

C’est ainsi qu’il atteignit la vingt-deuxième année de son âge, époque guettée par le destin des Empires et celui de M. A. Canette.

A vingt-deux ans, la grâce le toucha. Cet événement survint en un restaurant de nuit où M. Canette égrenait le chapelet coupable des maigres voluptés en compagnie d’une Champenoise entre deux âges qui répétait sans se lasser: «C’qu’on s’embête! C’qu’on s’embête! C’que t’es embêtant, mon chéri!» M. Canette, prédisposé à la méditation par la bonne chère, eut, parmi deux charitables exclamations de son amie, ce qu’on est convenu d’appeler une idée. Un mysticisme ambitieux, compliqué, puéril et pratique envahit son âme, et il s’écria, dans la stupeur générale: «Je vais m’établir franc-maçon!»

Il eut un succès très personnel, mais alla jusqu’au bout de son idée, et entra dans une loge dont son père jadis avait fait partie.

C’étaient des francs-maçons qui, pour suivre le rite écossais, n’en pratiquaient pas moins l’hospitalité du même nom.

Il fut invité à dîner chez le vénérable de sa loge. Ce vénérable était un petit jeune homme blême et glabre, dont les aïeux avaient vieilli dans les honneurs maçonniques. Il n’avait par de conversation, mais il rachetait ce léger défaut par une complaisance exagérée. Ayant l’occasion de s’éloigner pour présider un banquet de garçons de banque (il était député socialiste de son métier), il pria Ahasvérus de tenir compagnie à sa femme, de nature délicate, impressionnable, et qui trouvait dans la solitude—fallait-il qu’elle fût originale!—mille prétextes à s’apeurer.

L’honnête Canette promit au vénérable d’attendre son retour. Mais il regretta bientôt son imprudence: Mme la vénérable, sitôt son mari dehors, se précipita sur lui, le domina de ses yeux pleins de flamme, l’assujettit sur ses genoux à elle, lui mit de force une partie de ses cheveux noirs dans une de ses mains, tandis que, portant son autre main à ses lèvres, elle la mangeait littéralement de caresses. Et la bouche pleine, d’une voix sombre, elle hurla, lionne amoureuse:

—Ah! mon chéri! comme tu as un nom magnifique!...

Ce drame eut des lendemains. Canette, qui avait cédé par faiblesse, céda ensuite par habitude.

Ayant effleuré de ses lèvres, la coupe du plaisir, il y noya ses remords et continua.