Lorsque j’étais jeune et que je commençais à t’aimer, je m’arrêtai un peu à croire que j’aimais Alice, plus proche, que j’avais saluée chez toi. Et je lui fis la cour, en songeant à toi, je lui avouai ma flamme, ardemment, en songeant à toi et je vais la voir, pour parler de toi. Elle n’est d’ailleurs confidente que par accident. Elle a toujours eu des aventures personnelles à conter—qu’elle ne conta pas—et elle t’initia à l’adultère par l’exemple, comme elle t’eût appris le trictrac.

Et c’est, un bonheur pour toi, chérie, d’avoir eu du cœur et de l’âme—et de m’avoir, moi, qui ai du cœur et de l’âme, car nous n’avons été adultères qu’accessoirement, sans y prendre garde, étant avant tout amants et si aimants, si tendres et si doux que nous sommes sans péché, devant Dieu.

Et tu aurais pu être adultère, sans plus, de par ta petite aînée, Alice.

Elle envisage notre passion comme une «liaison». Elle s’en exprime assez librement, me plaisante un peu de ne lui avoir pas été fidèle, à elle Alice, et me regarde fixement pour m’infliger des remords.

Et je songe à son amant, M. Ahasvérus Canette.

M. Ahasvérus Canette se nomme Canette du nom de son père et Ahasvérus parce que ce père se mourait d’admiration pour M. Edgar Quinet.

M. Canette père était né en un temps malheureux où les prénoms magiques avaient cessé d’être à la mode et n’y revenaient point encore par la porte basse des romans et du romantisme. Tout ce que ses parents avaient pu faire pour lui, ç’avait été de le mettre au monde, d’abord, et de le nommer Adolphe par un reste de déférence pour le député Benjamin Constant.

M. Adolphe Canette ne se consola jamais de sa prénominale obscurité. Et la vie lui fut très dure. Il n’obtint pas de mourir pour la liberté sous Louis-Philippe, pour les Burgraves sous Ponsard, pour les barricades sous Cavaignac et pour Changarnier sous Louis-Napoléon. La loi dite de sûreté générale ne l’atteignit pas: il reporta toute son affection native et déclamatoire sur l’enfant que la compagne de ses jours lui offrit pour ses étrennes avec un bonnet grec, à son retour d’un banquet glorificateur des Cinq et de l’idéale République. Puis il mourut d’une fluxion de poitrine d’indignation qu’il conquit sur le cadavre de M. Thiers.

Le jeune Canette reçut son prénom d’Ahasvérus comme il eût reçut le baptême, froidement. Il ne cria point, ne pleura point ou plutôt s’il cria, ne cria point et ne pleura point pour cela, simplement parce qu’il était jeune, et que, pour les enfants, c’est une manière roublarde de faire croire qu’ils comprennent déjà, qu’ils parlent déjà, et que—déjà—ils sont des intellectuels. Son père l’eût aimé parce qu’il était laid, en souvenir de Quasimodo; sa mère l’aima tel quel, comme ça, en ne négligeant pas d’aimer autre chose, particulièrement un trompette de cuirassiers, laissé pour mort sur le champ de bataille de Gravelotte, et qui, par la suite, la charma et la séduisit, pour tout dire, de ses qualités de bon vivant. C’est en cet intérieur que grandit Ahasvérus. Le trompette l’appelait, non Ahasvérus, mais Baba et Machin.