«Et fin, anecdotier! Figurez-vous qu’il est l’amant en ce moment de Néadarné, des Folies-Bergère. Et l’amant de cœur! Eh bien, mon cher...»
...Non, je n’entendrai pas ce que tu me contes.
Plus de mystère, mon ami, chuchote mieux: je n’entends pas! Je ne veux pas savoir. Tu as de l’estime pour lui, en raison de ses performances amoureuses! ah! ça m’est si égal!
Parle-moi de Claire ou plutôt n’en parle pas, ne parle pas. Reste là. Alice t’a parlé de Claire, comme Claire m’a parlé d’Alice et c’est une sensation intraduisible, c’est un émoi sans raison, une intimité sans dénomination, une fraternité, une atmosphère.
Et tu te tais et nous cueillons des souvenirs, des confidences, des rêves l’un sur l’autre, en nos silences.
J’oublie que tes amours sont compliquées, hérissées de subtilités, j’oublie la simplicité extatique, la naïveté passionnée de notre étreinte à nous et je communie, en nos deux péchés, en notre même péché.
Et puis tu n’es pas comique ce soir, ex-Ahasvérus. Tu es décent, grave, secoué seulement par une irritation qui s’obstine.
«Toutes les mêmes! à vous faire un mystère de tout! Elles se taisent et, après, on a l’air d’un serin, d’un homme qui ne sait rien et qui, de sa maîtresse, n’a que le corps! Elles nous prennent pour leur mari!»
Ahasvérus, Ahasvérus! des mots de vaudevilliste et de vaudeville! Il est vrai que tu es vaudevilliste mais ça ne t’excuse pas. Rentre en toi-même et sois juste envers cette réserve d’Alice: elle a arraché son secret à Claire, elle le lui a soutiré comme, au couvent, elle lui soutirait des pastilles de chocolat et des robes pour ses poupées et elle s’est endormie sur ce secret, dans tes bras, Canette: elle connaît l’amour, ses tourments et ses surprises, ses vicissitudes et son manque de sérieux. Et pourquoi s’occuper des autres? Elle veut être renseignée, pour soi, pour être digne de l’estime qu’elle s’est accordée et pour avoir un sujet de conversation, dans ce tête-à-tête avec Claire, un sujet de conversation qui dure, qui intéresse, hermétique, presque religieux.