Tais-toi tout à fait, mon ami, et rêvons. Nous rêvons: de temps en temps nous échangeons un mot, nous échangeons un peu de nos amours et c’est comme un répons qui fortifie notre amour, à nous et qui l’étaie, qui scande notre monodie muette et qui nous ancre en notre silence.

Et ça dure des heures. Nous emportons notre silence au spectacle et nous rêvons, entre des cris et des mots.

Et nous promenons ensuite notre silence dans les rues, dans les rues où il fait froid.

Des filles errent autour de nous et viennent briser contre notre silence leur bégaiement de tentation et les mots qui les déshabillent, horriblement. Parmi les sentinelles perdues de la prostitution, nous nous tenons en notre silence comme en une citadelle de la guerre des deux Roses et les tours de Barbe-Bleue aussi et de Madame de Malbrouck, d’où l’on ne voit rien venir.

Et je ne m’aperçois même pas que Canette me quitte, tant je rêve, tant je suis extatique, tant je regrette et tant je désire.

Eh bien! quand Claire m’est revenue, quand, après avoir épuisé en une heure tout ce que l’attente a de pire, de plus aigu, de plus amer, de plus rauque et de plus trompeur après une attente de trois semaines, quand j’ai pensé mourir en la sentant enfin en mes bras et quand en un baiser je lui ai donné l’année dernière et cette année, tous mes jours et mes soirs, elle se dégage de mon baiser, de son baiser à soi, de son amour, de sa fièvre, de son délire, affermit sa voix pour me dire que je ne suis pas raisonnable, pour me reprocher Ahasvérus Canette et notre dialogue, pour me gronder, pour me répéter qu’elle n’est pas contente de moi, etc.

Ah! chérie, comme nous nous aimons ce jour-là, pour t’obliger à ne songer qu’à nous, pour épaissir autour de nous notre secret, pour oublier l’amour parallèle, pour nous étreindre jusqu’à nous noyer dans le Léthé de l’étreinte! et comme nous nous aimons pour notre amour aussi et pour nous qui sommes tristes, qui sommes avides, pour rattraper les jours, le jour de l’an, la nuit de l’an et pour renouer, de baisers en baisers, la chaîne qui nous attache à des soirs d’automne de l’autre année et à des soirs d’été, à des couchers de soleil et à des levers de lune, qui, d’une année à l’autre, nous lancent leur sourire, leur grandeur et leur promesse d’éternité—comme un pont.


IX