LE CHAPITRE DES ENFANTS

Pour monter chez nous, chérie, il faut que je prenne l’omnibus.

L’omnibus, c’est—ou ce sont—deux omnibus. Le premier s’arrête en face de la Madeleine, au bord de la Madeleine. Je suis obligé d’attendre là quelques instants, des minutes, et malgré l’impatience qui m’enfièvre, malgré la peur où je languis de ta venue avant moi, j’attends sans trop de déplaisir, en un recueillement ému et amer.

Il y a des couples qui, le matin, qui tout à l’heure, sont venus chercher en cette église les bénédictions du monde et du ciel, qui ont appelé auprès d’eux les anges et Dieu officiellement et qui se sont éloignés—dans la paix.

Il y a des êtres aussi qui ont passé là, un à un, dans un coffre de bois oblong: ils allaient dormir auprès d’êtres chers—et il y a cette église aussi si longue, si grise, si lasse, lasse de pardons, lasse de confessions, lasse de prières hypocrites, lasse des craintes et des concupiscences, de la misère et du néant que suent ses fidèles sans foi, ses fidèles sans zèle.

Le second omnibus qui m’emmène me fait longer cette église accroupie, mal soutenue de piliers fléchissants, cette morgue d’âmes qui y croupissent, qui y pourrissent et qui y crèvent—car il y a des âmes qui ne sont pas immortelles—heureusement!

Et j’aime m’en venir à notre amour publiquement, dans du peuple, dans de l’indifférence et sauter, par-delà le vain marchepied, de la foule et de la médiocrité en notre intimité, en notre secret.

Tu me gronderais encore si tu connaissais mes omnibus... et tu me gronderais parce que tu ne les connais pas. Tu crois l’univers acharné à notre perte: notre perte n’est désirée que par deux ou trois pauvres diables. Et tant d’horreur, tant de candeur monte—où?—dans mes omnibus! Pauvres femmes sans âge, tannées, ravagées, mangées de soucis, figées dans le dénûment, pauvres hommes d’après-midi, hommes sans atelier, hommes de courses et de démarches qui au lieu d’être rivés à vos travaux, allez, venez, dérangez ce monsieur ou cet autre et vous, jeunes gens qui ne faites rien, et vous, vieillards qui véhiculez vos vieux os, péniblement, vers des soleils improbables, maîtresses de piano et maîtresses d’allemand, vous m’êtes une haie vivante—et si peu vivante—de torpeur, de monotonie, vous êtes ternes pour mieux me préparer à l’éclat vibrant et hautain, à la caresse claironnante et vibrante, à la chaleur chantante des bras que je sais, de la bouche que je sais, des cheveux que je sais.

L’omnibus, lui aussi, gémit des leit-motivs sur les lents et rugueux pavés qui montent, contre le chemin de fer: c’est lourd, pesant et triste comme il convient.

Et j’ai voyagé aujourd’hui en un omnibus presque vide. Ce n’était pas l’heure des promenades suspendues ou du labeur à distance. Nous n’étions que cinq ou six, sept peut-être et «une petite fille sur les genoux» qui ne payait pas sa place, pour des raisons d’âge.