Dès que j’entrai, je sentis son regard sur moi, en moi.

Et son regard ne me lâcha pas.

Ce n’était pas la séduction du miroir sur les alouettes ou de l’œil de serpents sur les gazelles, la froide et féroce séduction du mal, du fauve, de la perfidie. Le regard ne s’arrêtait pas sur un point précis ou sur ma hideur, il plongeait, sautelait comme la petite eût dansé à la corde, se plaisait à mille spectacles, errait parmi mon charme et ma fatalité.

Petite fille, toute petite fille, tu n’es pas la première petite fille qui me regarde et qui me sourit—car tu me souris de quel joli, de quel immatériel sourire, de quel sourire de fleur et d’étoile! J’ai voulu chasser ton sourire parce que j’ai toujours voulu tenter Dieu. Je t’ai fait les gros yeux d’un méchant monsieur qui mange les petites filles: ton sourire a percé mon masque de férocité, tout de suite, et est revenu se plonger au lac sacré de mon amour et ton sourire est devenu meilleur, pour mon effort, pour la peine inutile que j’avais prise et pour la joie que tu devinais en moi, à te voir me sourire, obstinément. Je cueillis en ton sourire toutes les promesses, tous les plaisirs, toutes les nuances.

Pourquoi me souriais-tu, de ton sourire et de ton regard?

Tu me disais—car les enfants savent tout—tu me disais, à travers le rythme de l’omnibus, sans parler: «Petit enfant, tu es un petit enfant comme moi, plus triste que moi et qui joue moins que moi. On t’a cassé tes joujoux dans la main quand c’étaient des spectacles, des héroïsmes, des hommes et des femmes et tu n’as jamais beaucoup joué. Quand tu étais tout petit, il y avait des leçons et la misère pour t’arracher aux jeux de ton âge et plus tard, tu achetas des livres et des lunettes pour les lire, au lieu d’acheter des toupies avec du soleil dessus. Et tu aimes les enfants, profondément, au plus secret de toi-même, parce que tu n’as pas été enfant et que tu l’es, toujours, comme tu serais infirme et les enfants t’aiment, par force, mystérieusement et ils sourient au petit enfant qui est en toi, qui ne fut jamais, qui n’a pas vécu et qui n’est pas mort. Tu as remarqué, n’est-ce pas, que tous les enfants t’aiment, qu’ils te sentent, qu’ils te sourient entre tous les hommes, qu’ils vont à toi, qu’ils se caressent à toi, qu’ils découvrent en toi un frère, un enfant et un dieu. Tu rencontras de petits enfants sur ta route et tu te détournas d’une ironie et d’une critique, d’un lyrisme même, pour être doux envers eux. Il y avait une petite fille que ses père et mère amenaient dans les bars parce qu’ils allaient dans les bars. Et ils y allaient parce qu’ils avaient du talent et que les gens ont du talent pour parler dans les bars, pour sourire à propos et pour rire quand ça fait bien. Ils n’avaient pas d’aversion pour leur petite fille mais elle ne buvait pas encore assez. Ils la laissaient, ils laissaient ses quatre ans sur le tapis et ricanaient d’autre chose. Tu jetas les yeux sur le tapis et tu ne ricanas plus. Tu te laissas glisser, tomber de tes vingt-trois ans aux quatre ans de l’enfant et tu lui dis: «Josette! Josette!» du ton d’un de ses petits camarades si elle avait eu de petits camarades. Tu ne lui demandais pas: «Voulez-vous jouer avec moi, mademoiselle» comme ça se fait dans les squares et dans les serres. Elle te dit: «Nous allons jouer à la blanchisseuse». Tu ne savais pas mais tu ne lui avouas pas ton ignorance. Elle se procura quelque part des serviettes, les numérota, les taxa, discourut dessus et t’interrogea comme, dans les jupes de sa mère, tapie devant l’intrusion d’une femme rouge et d’un panier, elle avait vu et entendu faire, croyant jouer en se souvenant, croyant jouer en se livrant à une mesquine et triste imitation, croyant jouer en se préparant à la vie, au ménage, à la servitude et à la minutie. Et toi qui ne sais pas jouer, tu voulus la faire jouer, vraiment. Tu la fis courir, tu la culbutas, tu la fis rire, tu la fis sauter, tu lui montras d’une fenêtre des gens en blanc qui remuaient des broches et du feu pour sa satisfaction personnelle et tu te roulas avec elle sur le tapis. Tu étais en redingote et c’était fort ridicule: tu n’eus pas honte. Et même lorsque, à un moment, tu fus fâché avec ses parents, tu continuas ses jeux, ayant peur seulement qu’on lui enlevât son plaisir, pour te punir. Les gens ne t’aiment pas: ils sont rebutés par ta mine, par l’inquiétude déchirante de ton âme, trahie par ta face, par les contractions grimaçantes de ton humanité, par ton dégoût, ton dédain, ta timidité, ta fièvre, ton labeur, ta douleur, qui marchent, qui s’exaspèrent, qui s’éternisent. Et tu ne sais pas marcher: tu cours, tu hésites, tu te rattrapes en une chute et tu voles même. Les gens gouaillent autour de toi, raillent tes cheveux, ton monocle, ta lèvre, ton déhanchement, ta complexité et ta naïveté. Les animaux sont plus simples: ils te comprennent, te lèchent, aboient autour de toi comme des complices et des annonciateurs, comme des compagnons de divinité et des francs-maçons d’une maçonnerie qui déborderait—en l’enserrant—l’humanité et l’univers. Et les enfants t’entourent et te tendent les bras.

—C’est que, petite fille, ils sentent à travers moi les limbes et qu’ils sentent qu’en mourant, être incomplet, pas assez impur et pas assez pur, être inconscient, impulsif, instinctif et boudeur, boudant contre son instinct et contre sa pureté, j’irais aux limbes comme les enfants sans baptême et sans crime et que je les retrouverais, les petits enfants et que je jouerais avec eux—enfin. Ils m’apprendraient à jouer. D’ailleurs je ne veux pas me vanter. J’aime les enfants. Ceux de ma génération ne les aiment pas et les fuient. Moi, j’en veux, à moi.

—Tu en auras. Tu vas...

—Petite fille, petite fille, ne poursuis pas. Tu ne sais pas comment ça se fait, les enfants.