—Enfant! Je ne te parle pas. Mais prends-moi comme je suis: je suis un symbole. Tu n’es pas symboliste, tu peux donc t’habituer à rencontrer un symbole en omnibus. Et ça ne t’arrivera pas tous les jours. Mais moi, petit enfant, je t’annonce un petit enfant,—pour bientôt.
—Quand? quand? petite fille...
Mais la petite fille descend car c’est le bureau des omnibus et elle s’éloigne—à si petits pas—tirant bas le bras de sa mère et éteignant dans la foule son sourire qui est le sourire de la Joconde et qui est aussi, dans d’autres tableaux, le sourire de l’Annonciation.
Elle s’éloigne, prophétie à jupons courts, prophétie à demi-place sur les lignes de chemin de fer, prophétie gratuite en omnibus—avec correspondance.
J’ai droit encore à une prophétie puisque j’ai droit à un autre omnibus. C’est un autre enfant, un petit garçon, s’il y a un sexe à cet âge. Il prend à peine le temps de me sourire, du sourire de la même petite fille et entre tout de suite en matière:
—Désirez-vous assez un enfant! Depuis que, petite fille encore, si jeune, si innocente, elle est tombée de son innocence dans les bras de son mari, désire-t-elle assez un enfant! Elle l’a désiré d’abord parce que, encore petite fille, pas encore désaccoutumée des poupées, elle a eu l’ambition d’en avoir une toute à soi, bien à soi, «fabriquée» par soi, d’une possession intime. Elle l’a désiré ensuite, par amour, pour avoir un objet d’amour, pour aimer. Elle l’a désiré ensuite, parce qu’elle ne l’avait pas. Elle l’a demandé à Dieu, puis à son mari, puis au diable, puis à toi. Et vous l’avez cherché ensemble sur les routes où, puisque la morale n’y passe pas, ne passe que Dieu et—son sourire et sa bénédiction. Te rappelles-tu? Un soir de lettre anonyme où tu attendais un omnibus de mélancolie pour pouvoir t’apeurer à ton aise, chez toi, en ton autre chez toi, comme l’omnibus (ta vie, ce sont des omnibus) ne venait pas, un camelot promenait des bébés en peau de lapin qui dansaient avec des grelots et des ficelles. Il te dit: «Monsieur Maheustre—il te connaissait parce que tu es au centre du monde et l’on te connaît sur le boulevard—achetez-m’en un pour vos enfants.» Il gouaillait mais tu fus ému, à crier, à pleurer. Cet homme qui, ce soir de solitude, ce soir de lettre anonyme où tu voulais errer anonyme toi aussi, t’enfuir et te terrer loin des dangers et des craintes, venait à toi, t’appelait par ton nom, te parlait de postérité, qui, comme dans la Bible, te prédisait que tu reverrais ton épouse et que tu ne serais pas stérile, vaguement, profondément, en vrai prophète, qui te prédisait une union féconde, en trois mots humbles, sembla te vendre un talisman, sembla te venir de Dieu. Tu fus prêt à te prosterner devant lui et si tu lui marchandas son jouet, c’est parce qu’il y avait du monde, qui tu n’avais pas d’argent et que toujours tu aimas tenter Dieu. C’est encore pour renier le divin que le camelot t’avait vendu sur le boulevard avec une poupée de pacotille, que tu la glissas, ta poupée, dans le lit, pour effrayer, pour amuser l’attendue,—mais celle que tu attendais ne vint pas parce qu’elle était en terreur et parce que tu n’avais pas été poli envers l’oracle fourré! Tu t’es lavé, depuis, de ton péché par des larmes et tu as su, décidément, qu’il fallait respecter les enfants jusque dans le frisson de l’espoir et jusque dans le crépitement du leurre. Imagine-toi donc que la récente absence de ton amoureuse, ce fut une retraite au bord de l’événement. Embrasse-la sur le front, suivant un cérémonial nouveau puis...
—Petit enfant, je t’ai entendu avec patience. Je t’ai laissé disserter sur des choses que tu feras bien d’ignorer quinze ans encore. Ne continue pas. Je n’ai pas horreur des symboles et je consens aux ratiocinations mais je ne consens ni à l’indécence ni à la réglementation du mystère. D’ailleurs tu descends: tu es arrivé. J’ai encore du chemin: sans adieu.
Je vais voyager dans le vide et dans le silence, comme il convient. Je ne veux pas penser car j’aurais trop à penser, pensées humaines, pensées légales, pensées mystiques: merci.
Et je suis arrivé: je vais attendre—sans plus.—Eh! si! j’attends plus: je ne sais pas.