Et pour m’interdire la torpeur, voici des enfants qui jouent contre mes volets. Enfants que je ne vis jamais et que je ne veux pas voir. Enfants qui ont troué de leurs cris le plan de notre délice, enfants qui s’amusent, qui font des farces, qui frappent le volet, qui étendent leur murmure dans la rue comme du linge frais.
Mais vous ne me troublez pas et vous ne m’êtes pas odieux aujourd’hui, enfants. Vous êtes postés comme des sentinelles le long de mon paysage, le long de mon horizon, et, de votre innocence effrontée, de votre innocence polissonne et grossière, vous gardez chez moi Dieu, le miracle et l’infini. Et vos chants se fondent dans la rue, vos refrains empruntés à vos mères et aux amants de vos mères deviennent une seule chanson d’immortalité et une hymne.
Vous êtes un chœur antique, un chœur unique, un chœur hermétique et prédestiné, le chœur des limbes, le chœur de fécondité.
Vous devancez la venue de Claire et vous entourez, comme en des légendes et des épopées son approche, des joyeuses trompettes de vos âmes, des lyres secrètes de votre candeur.
Chers enfants inconnus, comme je vous aime et comme vous m’êtes précieux, à travers mon volet: car je n’attends pas, car, retiré derrière votre chant, grave, ému, je me prépare peu à peu, liturgiquement, magnifiquement.
Vous nuancez votre musique: ce n’est plus un prélude, un appel, un encouragement, ce n’est plus le chuchotement complice qui dénonce, qui trahit, la sonnerie hypocrite qui confirme, c’est une fanfare qui éclate, qui accompagne, une fanfare d’escorte, une fanfare triomphale, une fanfare vivante et féconde—déjà—d’où tu jaillis, chérie, d’où tu te précipites parmi mes baisers, et une fanfare qui s’infléchit, qui s’adoucit, qui semble s’apaiser pour devenir plus triomphale et pour enlacer notre étreinte, comme des roses soudaines d’harmonie...