L’ÉMOI
Lorsque tu entres maintenant, tu te laisses embrasser de biais, tu t’offres de profil perdu tu te refuses sans ardeur et tu es molle même en tes révoltes; tes pudeurs sont en retrait comme ta tendresse et j’ai l’horrible sensation que quelque chose de toi me manque et m’échappe, sans savoir quoi—et c’est presque tout toi.
Tu m’apparais frivole, dodelinant de la tête, becquetant des caresses, grappillant des baisers, zézayant des onomatopées d’amour, passive plus que passionnée, frivole enfin et je reviens à ce mot comme à un hoquet, j’y reviens et je m’accroupis sur lui: tu tournes la tête et tu as en toi un je ne sais quoi de mauvaise tranquillité, pivotant sur un sourire et sur un refrain, tu ressembles à un oiseau.
Et tu n’as plus peur.
Tu t’es accoutumée à notre amour, tu l’as accepté, tu ne te jettes plus à lui, tu le continues fidèlement, régulièrement, presque ponctuellement.
Et j’ai peur que pour toi ce soit une habitude.
Ce n’est plus le romantisme, la poésie, le danger de chaque jour: ce n’est plus l’heure—ou les deux heures—où tu t’évades de la vie, où tu brises ton ban d’humanité, où tu conquiers le ciel et le délice de la liberté, de l’audace, de l’oubli et de l’abandon, c’est une heure où tu ne t’ennuies pas trop, une heure cataloguée, sans fantaisie, une heure de plaisir à laquelle tu t’es condamnée.
Les télégrammes ont été plus nombreux qui, pour une raison ou pour une autre, m’invitèrent à désespérer de toi, ce jour-là—et il y a des jours où j’ai désespéré sans télégramme.
Dans ma petite chambre solitaire, mon lit m’endormit sans confidence et j’ai eu—et j’ai—des tristesses sans grandeur.