C’est ce nom qui dort et dont les improbables réveils sont terribles: ils réveillent—en sursaut—l’être que nous aurions pu être et que nous n’avons pas été, car, en choisissant entre nos prénoms, nos parents—ou nos bonnes—choisissent entre nos destinées. Je m’appelle Pierre, et ce nom d’Ernest m’émeut, m’émeut...
Et la chanson est terrible, en soi:
En ce moment, mon mari vient d’apprendre
Qu’il est trompé par vous qu’il aime tant...
Ah! je ne garantis pas les paroles, je sais seulement qu’elles éclatent en mon cœur, comme des balles explosives et qu’elles font tache d’huile et tourbillon de plomb.
Tortoze! Tortoze! je ne pensais plus à lui: il est loin, pour ses inventions, promenant son inquiétude électrique entre Vichy et Aix-les-Bains, jetant de la science entre et en des tables de casino, multipliant son absence et son éloignement, perdu en son activité, en son industrie, en son génie: il sera avant peu officier de la Légion d’honneur.
Et je ne m’arrête pas à Tortoze: tous les dangers qui sont autour de lui, qui font son siège. Ces lettres anonymes qui reparaissent de-ci, de-là, et qui ne font rien que procurer—oui, procurer—à Claire un repos désiré, qui lui font peur comme on chatouille, si seule—ah! et la peur que j’ai, moi, de n’être plus aimé, d’être moins aimé, de n’être pas aimé comme je l’étais, de n’être pas aimé comme je le veux, d’être aimé comme tout le monde, et la chanson s’obstine:
Deux mois après dans la chapelle...
Je ne le vois pas le chanteur, mais je l’imagine. Je l’ai vu, déjà...
Un matin, vers trois heures, je rentrais chez moi, de loin, longuement, parmi les habituelles sentinelles perdues de l’armée des filles: c’était le décor coutumier de médiocre misère, becs électriques éteints, vagabonds sans haine et agents sans férocité.
Tout à coup, une ombre, entre la porte Saint-Denis et la porte Saint-Martin, m’arracha à ma torpeur méditative et ruminante.