Ombre cahotante, trébuchante, vacillante, ombre qui, rythmiquement, se penchait, balayait la terre d’un grand bras frénétique, tandis que l’autre bras semblait enfoncer dans le sol comme une moitié de croix, un bâton volé à un bûcher d’hérétique.

Ombre presque diaphane, ombre géante et qui apparaissait plus géante de son affaiblissement, de sa sénilité, de sa courbe lasse.

Ah! ces épaules ployant éternellement sous le faix de la croix qu’un autre porta!

Cette face,—que j’aperçus bientôt, car il n’était pas difficile de marcher plus vite que ce fantôme,—cette face de malheur, de mort et de vie inexpugnable, je ne l’oublierai jamais.

La barbe roussie au feu des autodafés, grise de la poussière des siècles, blanche de la pierre des tombeaux entre-bâillés et des pierres lancées en route, la barbe grise, rousse et blanche, pauvre aussi de la misère liturgique, la peau jaunie des reflets des cierges dont on encadra les autodafés, verdie du reflet des haines, les sourcils noirs—toujours—des fagots calcinés des autodafés, les yeux brillants, noirs, profonds, comme l’autodafé même, reculant devant l’énumération des supplices infernaux, après les supplices terrestres, enfoncés, guettant un espoir dans la nuit, semblant s’enfoncer davantage pour voir de plus loin, pour mieux voir l’étroit paradis des juifs fidèles, la bouche tordue des blasphèmes imposés, tordue par l’entonnoir de la question de l’eau, les bras noués par les tortures, les articulations disjointes par les coins, les pieds brisés par les brodequins de bois et de plomb, l’homme allait—traditionnel—à en frémir, la besace collée à la peau, la lévite frémissante; il allait, effroyable, sordide, hideux, éclatant de grandeur et de majesté.

Un roi! c’était un roi.

Dix minutes, sur le boulevard, j’allai, je vins, je m’en retournai et je revins. Cet homme mourait de faim, évidemment. Il ne se soutenait pas, la tête pendante, la main convulsée, d’un geste d’agonie, et fouillant, fouillant sans fin ce vide de Paris où on ne trouve pas de pain. J’avais une vingtaine de sous dans la main,—une fortune pour un pauvre (et on peut me croire, car j’ai été très pauvre, et ces vingt sous ont été pour moi le bout de mes rêves et le bout du monde), et je m’avançai une fois, deux fois, pour les donner, pour les jeter comme en un gouffre et m’enfuir tout de suite pour esquiver des malédictions peut-être ou—ce qui est pis—des remerciements lyriques comme le Cantique des Cantiques et plus désolés que l’Ecclésiaste.

Je n’osai pas: un charme me retint. Est-ce qu’on offre des sous à une entité, à un démon, à un demi-dieu?