Il me sembla alors que ce que ce Juif cherchait, c’était—oh! pas grand’chose!—une étoile oubliée, un peu de ciel, un peu d’idéal. Il me semble qu’il était roi, roi des pauvres Juifs, des Juifs pauvres qui, lazzaroni du temps de Josué, s’abandonnant à l’ivresse de Dieu ne pensent même plus à Dieu et à leur foi, s’enroulent en guise de manteaux et de couvertures, dans le rythme de leurs prières, ignorent l’argent et M. de Rothschild, et plongent (au lieu de les plonger dans l’eau), leurs nez courbés, leurs barbes frisées et boueuses dans un peu du ciel talmudique. Gens anachroniques et nostalgiques, nostalgiques des siècles passés, des siècles perdus, nostalgiques des harpes et des danses devant l’Arche, des guerres où l’on ne pillait que pour attester sa victoire, des belles récoltes et des beaux soleils. Et Dieu, trop fidèle à sa parole, Dieu, parce qu’il avait dit à Abraham: «Tes descendants seront nombreux comme les étoiles du ciel, les poissons des mers et les sables des déserts», Dieu ne leur a pas permis d’être massacrés par un Antiochus, avec les Macchabées, par le vertueux Titus Cæsar; il les fait survivre à Akiba, au Juif de la rue des Billettes et à cet héroïque et immense Spinoza, et à ce souriant, génial et fatal Henri Heine. Ces gens-là doivent exister—si peu—et se lamenter, puisque leur roi se promène et qu’il donne des ordres, puisqu’il souffre et puisqu’il rêve. Il n’est pas un roi guerrier: ses sujets, avant Tolstoï, ont prêché, par l’exemple, la non-résistance au mal; ils ont été tués, brûlés, battus sans qu’on ait pu les chasser de leur nostalgie, de leur tristesse et de leur rêve. Pèlerins sans coquille, ils cherchent le coin de terre où ils pourront s’acagnarder pour y rebâtir en leur cœur—longue et pénible besogne—le premier et le deuxième temple de Jérusalem, ils cherchent un peu de soleil pour s’y laver approximativement, ils cherchent un peu de sommeil—pour y mieux rêver.

A moins que le vieil homme que j’ai rencontré ne soit un roi dont le royaume n’est pas de ce monde, un roi sans royaume, le Juif-Errant qui ne connaît pas M. de Rothschild, qui ne connaît pas l’argent et qui marche dans les haines comme chez lui et qui garde pour lui ses sentiments et son histoire et ne se laisse même plus interviewer pour images d’Épinal.

Et il vient susciter et faire mourir les pauvres amants qui ont fait de la terre le ciel et l’infini. Et il vient les attirer en son royaume.

J’aurais dû, la première fois que je le rencontrai, vaincre mon respect et donner à ce pauvre un peu d’argent: d’abord les pauvres ont toujours besoin d’argent et puis je me serais débarrassé de son ombre, de l’ombre de son manteau royal. Je ne l’aurais plus rencontré et je ne l’eusse pas aperçu comme je l’aperçois en ce moment, à travers mes volets, se gravant, se sculptant en sa musique, se déchirant brutalement des vieilles paroles pas assez vieilles, faisant vibrer et tinter les siècles en cet air de 1840.

Que me veut-il?

Il m’en veut.

Il m’en veut de n’avoir pas été charitable et il m’en veut d’aimer.

Il vient avec les siècles, les grandes ombres des vertus, des malheurs et de la souffrance, me reprocher d’être là et d’attendre une femme cependant qu’il y a des événements dans la rue, des discussions sur une innocence, sur un crime, des idées qui luttent, de l’enthousiasme qui lutte et des malheurs, tant de malheurs.

Je pourrais... je ne puis rien. Claire m’a fait jurer de ne pas m’occuper de ça. Et je suis sans grandeur, en une habitude qui de plus en plus devient une habitude, sans plus, où les baisers de jour en jour me deviennent plus secs, plus pauvres, où il me semble que ma fiancée, en se rhabillant chaque jour, oublie chaque jour un voile de plus, un tissu subtil de divinité...

...En répétant d’une voix expirante,