Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...

Eh bien, lorsque Claire est venue, lorsque je lui ai, en quinze mots, raconté la chanson, mon angoisse, mon agonie, elle a trouvé ça très drôle.

C’est de l’héroïsme, au centre de cette trame de lettres anonymes qui se rejoignent, en se suivant, mais c’est un héroïsme que je n’aime pas.

Les mendiants sont sacrés, qui passent et on ne doit pas sourire de leurs prédictions ou de leurs malédictions parce que Dieu, ne leur accordant pas de pain, leur accorde des miracles quand ils en demandent, confusément, et tu restes bien fidèle à ton opinion, Claire, tu restes bien aujourd’hui celle qui trouve drôle la fatalité rôdant devant notre porte; tu as une fièvre modeste et des câlineries de petite fille de Péronne, tu ressembles à ton amie Alice; j’ai envie de te dire: vous.

Tu ne sais pas, pendant ton absence récente, mes promenades autour de ta demeure vide et mes lucides évocations de ton fantôme aux bras ouverts parmi ces rues froides et grises qui viennent mourir aux Champs-Élysées.

Tu ne sais pas mes contractions de cœur en ces rues traîtresses où je n’avais de toi que le danger et où je tremblais comme si je t’avais à mon bras, voluptueusement. Rues pavées, bâties, cimentées de médisance, d’espionnage et de médiocrité sentimentale, rues de basse sensualité où les mauvais propos et les mauvais instincts se ramassent pour aller assassiner de pauvres gens à l’hôpital Beaujon, tout près.

Ah! sentinelle exilée, comme j’ai monté une garde fervente et vaine sous tes fenêtres fermées de la rue Washington, pour les photographies et les portraits de toi qui veillaient chez toi, pour les sommeils que tu avais oubliés chez toi, pour tous les objets, pour tous les vides que tu avais touchés là-haut et pour tous les moments d’extase amoureuse, de gêne amoureuse, de mélancolie amoureuse, de terreur amoureuse, de désespoir et d’espoir que tu m’avais dédiés, chez toi, et pour tes rêves de fuite, avec moi, qui t’ont hantée, en ton domicile légal, en cet intérieur tout fait et parfait que nous ne pourrions jamais refaire, car notre fuite et notre histoire, ensemble, chérie, ce sera «une chaumière et ton cœur».

Ce sera!

Ton cœur!