Les lettres anonymes reviennent: elles font un berceau cruel à notre espoir. Et elles doivent aller inquiéter Tortoze, là-bas, qui ne revient pas.
Elles sont sûrement de notre Tristan et de notre Yseult, rédigées en argot, insolentes et sales.
Tu t’ouates cependant, chérie, d’une gaîne d’émoi et je m’enferme en notre émoi, mais nous sommes si séparés, si peu l’un à l’autre et je m’apeure de loin!
Il y a des moments où, en t’attendant si impatiemment, en te recevant si défaite et si éprouvée, en te perdant si vite, je me sens le triste courage de vouloir te perdre, de t’attendre pendant les mois délicats, pendant les mois qui courent. J’ai tant d’appréhension et je me berce de mille craintes. J’ai peur maintenant de Tristan, d’Yseult, d’Alice, d’Ahasvérus, d’Hélène, de tout ce qui nous approcha, de tout ce que je connus et de tous ceux que je ne connais pas.
Mais quelle douceur de te tenir en mes bras un instant, de t’entendre dire, même, que tu as mal, de tenir contre mon front la fièvre de tes lèvres et, contre mes lèvres la fièvre de ton front, de tâcher à te faire sourire, de te faire parler, de te parler, de cueillir sur toi ton émotion et, parmi ton émotion et ta fièvre, un peu de la fraîcheur des rues!
Je n’aurai pas le triste courage de te perdre même un jour. Les jours où tu ne viens pas, où le malaise te couche solitaire sur une chaise longue, où tu t’écoutes souffrir en croyant déjà percevoir en ta souffrance le cri prochain, le cri lointain de ton enfant, je crois que tu me les voles et je te les reprocherais, en te voyant, si j’avais l’habitude de te reprocher quelque chose, si mon cœur ne se fendait pas, à ton arrivée, si un essor d’anges, un essor de ciels n’emplissaient pas ma chambre et ne me fermaient les lèvres, en un baiser, en mille baisers impatiemment dessinés.
Et voici que, aujourd’hui, je te retrouve et que tu t’abandonnes, voici que tu sors de tes terreurs, de ton malaise, de ta fécondité même pour t’offrir, si jeune, si souriante, et que notre volupté se coule en de l’émotion, voici que notre volupté s’exaspère, divinement, qu’elle échappe à la terre, qu’elle nous unit en je ne sais quel ciel, qu’elle nous éternise et que nous nous aimons à travers le futur, merveilleusement.
Tu t’es détachée de mes bras à regret, tu t’es vêtue lentement et nos baisers se sont attardés, ne s’achevant pas, brûlants, profonds, las et avides.
Nous nous sommes jurés de nous revoir et, plus furieusement que les autres soirs, en ce soir où la volupté me garde, m’enveloppe et me serre, je t’ai laissé partir toute seule, ne te suivant pas des yeux, le regard fixe, le regard dans la flamme de ma lampe où se consume sans fin la fatalité.
Je me rive à toi, chérie, je me rive à toi, de notre rêve, pour notre volupté, pour notre émotion, pour aujourd’hui, pour demain, pour l’éternité et pour ce qui vient après l’éternité.