LA FOUDRE
Je ne la verrai plus.
Un homme ne savait pas s’il aimait une femme. Il savait seulement qu’il avait mis en elle son âme et sa vie. Il ne savait pas où il l’avait rencontrée. Son souvenir se fondait en tous les décors amoureux: c’était Venise, c’était le ciel d’Alger, c’était toute la mer, la mer inquiète et patiente, dolente parmi son épilepsie, qui se meurt éternellement aux pieds des fiancés pour leur apporter de la fraîcheur et de la fièvre. Il imaginait qu’ils s’étaient fiancés devant toutes les mers, en la mélancolique et lumineuse complicité des changeants couchers du soleil; que, tous deux, ils avaient visité les tombes frémissantes des amants et des conquérants, que l’écho de toutes les grottes leur avait, de l’un à l’autre, profondément et tendrement, passé au cœur leurs serments—comme on passe une bague au doigt.
Et ils n’avaient pas échangé de serments. Il songeait tout de même qu’ils étaient liés, étroitement et de haut, que les forêts les avaient caressés de leur chantante nostalgie rouillée, que leur épithalame s’était gravé dans les rochers, sans faire de mal aux rochers, et qu’ils avaient bu la vie à toutes les sources.
Il ne savait pas le nom de cette femme. Chaque matin, au caprice du calendrier, il la saluait, en son cœur, du nom de la sainte du jour et lui souhaitait sa fête, la fête de toutes les autres femmes. Elle existait seule pour lui, l’attirait de la pâleur de ses yeux, du frisson de sa lèvre, de la lenteur de ses cheveux, de la grâce délicate, menue et nuancée qu’elle alanguissait en son sourire. Il n’osait pas approcher d’elle, pour qu’elle ne le vît pas trembler, n’osait plaisanter avec elle, ayant peur de la trouver trop spirituelle et un peu frivole.
Et il allait avec cet amour en lui comme un viatique, viatique douloureux parfois, s’exaltant de sa chaleur et de son amertume, se purifiant de sa pureté et de son lointain.
Or, un jour il reçut une lettre d’elle. Elle était dure à la fois et malheureuse, irritée et pantelante. Femme qui se croit calomniée, elle reprochait des faits sans vraisemblance. Un mot revenait avec complaisance: «Vous vous êtes vanté de... vous vous êtes vanté: votre vanité...» Il n’aimait pas à porter un cilice sur son corps ou un cilice sur son cœur: ce papier lui brûlait les mains, il en avait honte pour lui et pour elle, mais il voulut conserver quelques heures ces mots de colère qu’il avait à peine lus. Tant qu’il aurait le papier, il y penserait moins: ensuite, le papier détruit, les mots, les mots effroyables resteraient, l’entoureraient, germeraient comme du mauvais grain, se développeraient comme un toxique en des entrailles infortunées, le brûleraient, le déchireraient, le tueraient.
Et—ce qu’il n’avait pas fait depuis qu’il était amoureux (il lui sembla que ça durait depuis l’éternité), il pensa aux gens. Ça n’était pas venu tout seul à cette femme. On lui avait dit, on avait inventé des choses.
Inventé? Non, deviné. Il y avait donc des gens qui devinent, qui voient en une bouche le baiser qui n’y est point, qui, des lèvres fermées, plongent dans l’âme et décachètent un secret comme on décachète une lettre interceptée? Il y avait donc des gens qui souillent de leur regard l’image qu’on garde en ses yeux, la discrète et idéale image qu’on veut préserver de tout, par piété, par amour? Il y avait donc des gens qui vous observent quand on se trahit, qui filent un désir comme on file un couple, qui filent une idylle secrète, une idylle intime, qui pincent un rêve comme on pince deux être adultères?
Mais c’était un trop grand effort pour lui d’avoir si longtemps,—quelques instants,—porté son attention sur les manœuvres des gens; il jeta sa pensée sur une femme, une femme qui devait encore avoir les sourcils froncés, la main nerveuse d’avoir écrit cette petite lettre,—si petite, si plate, qui tenait si peu de place et qui, en se refermant, avait écrasé sa vie, cette lettre plate qui se gonflait de tous les rires méchants des gens, de tous les malheurs qui allaient lui arriver à lui, gonflée de tous les sursauts de sa destinée, de sa destinée modifiée, de sa destinée arquée et se précipitant.