Il voulut répondre.

Il n’est pas de pire drame que d’écrire sans savoir si ce qu’on écrit sera lu, que de mettre sa vie dans des mots,—en se disant que, peut-être, ces mots seront déchirés haineusement et calcinés a priori. Et l’on n’envoie par la poste que des larmes séchées, non les larmes brûlantes et brillantes dont le charme intime et la vertu cachée apaise, émeut, console et unit. Et il n’est rien d’aussi bête qu’un malentendu d’amour, car, en amour, on ne doit pas s’entendre, on doit, muré par la tendresse et l’enthousiasme, sourd d’ivresse, deviner les mots qui sont prononcés à côté, là, tout près, et les étouffer sous des caresses. Mais il ne s’en disait pas tant. Il était si malheureux!

En sa course folle à travers Paris, la main crispée sur la petite lettre, il avait rencontré des amis et des indifférents et leur avait lancé un: «J’ai mal!» comme on lance l’anathème. Ils avaient répondu: «Où donc? Vous n’avez pas mauvaise mine», et avaient poursuivi leur course vers d’autres soucis. Et il se trouvait seul maintenant, seul avec les débris de son rêve,—avec sa vanité! Car il y avait la vanité.

Quelle vanité?

Il était, il avait toujours été immense de désirs, frénétique d’ambitions. Il avait gardé son âme d’orgueil dans la pire pauvreté, dans la pire promiscuité. Il s’était gardé de la satisfaction, s’était refusé la joie de la renonciation et de la résignation. Et il croyait que son ombre tenait la terre entière et les cieux aussi.

Non! A en croire cette femme, sa vanité avait été de vouloir faire croire faussement qu’il l’avait possédée, qu’il avait eu la femme d’un ami, comme un voleur, qu’il avait non pas même dérobé la chose d’un autre, mais qu’il en avait joui furtivement, salement, comme un valet. Des larmes lui montèrent aux yeux. Il rougit de son amour. Elle le supposait vil. Quelle pauvre petite âme avait-elle donc?

Il se décida à écrire: «J’ai reçu votre lettre. Je ne vous la pardonnerai jamais. Qu’il suffise de quelques canailles pour briser n’importe quel bonheur, c’est bien. Mais que des gens sans idéal, des gens qui ne savent pas rêver, des gens qui ne savent pas espérer, des gens qui n’ont pas de ciel dans leurs yeux puissent d’un mot, d’un bon mot, froisser et déchirer notre rêve, polluer notre ciel et jeter notre espérance dans la boue, c’est une chose que je ne puis admettre. Je ne vous ai jamais convoitée. J’ai vu passer un jour sur une route une femme en robe blanche et j’imaginai que cette femme devait m’accompagner en ma route, être ma confidente et mon encouragement, mon courage et ma foi, ma conscience aussi, qu’elle était non mon bonheur, mais ma destinée en robe blanche. Je lui faisais abandon d’un peu de mes malheurs, je lui faisais une place en toutes mes actions et toutes mes souffrances et cette femme n’est qu’une femme, une femme comme les autres...»

Il s’arrêta. Il ne pouvait écrire cela. Il l’avait écrit cependant. Mais non! non! ce n’était pas vrai.

Il se roidit et continua: «Mon âme et mon corps sont devenus un tombeau fleuri, un simple tombeau où reposent le souvenir de votre beauté et l’image de ce que vous fûtes pour moi. Je vous demande comme une grâce de ne pas toucher à cette image, de vos mains, de vos colères, de vos actes de petite femme—et d’ailleurs vous ne le pourriez pas. Cette image est à moi, à moi seul...»