«...Excusez-moi, madame, si ce papier est taché de poussière et un peu froissé. Je vous écris d’une chambre dont vous avez franchi la porte et où j’ai eu le plaisir de vous aborder quelquefois. C’est une chambre qui n’a pas été «faite» depuis un certain jour et qui n’a pas été ouverte depuis. Elle a toujours été pauvre en papier à lettre, comme en tout; je n’avais pas l’habitude d’y écrire, même des billets d’amour. J’y priais et j’y attendais, j’y attends encore, et j’y pleure, chérie. Pardonne-moi le début de cette page, puéril et méchant gratuitement, non, facilement. Car j’ai si mal. Et comme ça me fait mal de t’écrire des lettres infécondes, des lettres qui ne t’arrivent pas, que tu ne vas pas chercher. Je n’écris que pour moi. Et la boîte où je jette ces lettres, c’est un trou, le trou aux lettres, le trou avide qui happe, qui cache, qui stérilise, qui tue. Je suis humilié: il y a là tant de baisers qui restent pliés en quatre, qui ne se lèvent pas, électriques, qui ne crèvent pas les enveloppes, qui ne font pas éclater l’univers, qui ne jaillissent pas jusqu’à toi, tout droit. Ah! chérie, va à ce bureau de poste restante où tu allas déjà en des demi-malheurs, lorsque nous craignions tout, moins que ce qui est arrivé. Et tu seras embarrassée peut-être lorsque l’employé, à l’aveu de tes fidèles initiales, te donnera tant de lettres, les unes de trois mots, les autres si longues. Ne te demande pas par laquelle il faut commencer, ne déchiffre pas les cachets de la poste, mieux formés que mes baisers de fièvre. Toutes, toutes ces lettres sont mêmes: c’est de l’amour et de la tristesse, c’est une supplication et c’est un appel. Et si j’avais eu le texte de ma première lettre, je l’aurais recopié chaque jour—en datant. Et même, pourquoi dater? Ce sont des cris qui survivent à tout, au malheur et à l’espoir, ce sont des baisers qui ne vieillissent pas et c’est mon âme qui, pour toi et par toi, est immortelle. Je te veux. Je te réclame à tout et à toi. Je t’aime.»
IV
LE TÉLÉPHONE SECRET DE LA DOULEUR
Un dialogue s’improvise, s’éternise entre nous, parmi l’espace et tous les méandres de l’impossible.
C’est un dialogue sans «Bonjour. Il y a des siècles que nous nous sommes vus. Comment allez-vous ce matin? Qu’il fait beau», et autres néants, polis.
D’abord nous ne nous voyons pas. Nous savons que nous allons mal et qu’il fait le temps de désespérance, le temps des limbes et de la deuxième mort.
Et c’est un dialogue comme usé, une musique dont on perd une partie, un nuage de paroles et un sourire mélancolique qui pleure des mots.
—Imaginais-tu qu’on pût autant souffrir?