—Je ne souffre pas. Je ne souffre pas du tout. J’attends...

—Qu’attends-tu?

—Toi!

—Moi? moi je ne t’attends plus. Ah! chérie, chérie, je ne sais plus si tu m’aimes...

—Je t’aime. Je ne veux pas me l’avouer, quand j’interroge la pauvre femme que je suis, que je suis devenue, quand je m’interroge comme je crierais, humblement. Je ne veux rien me rappeler de toi, ni la couleur de tes yeux ni le goût de tes baisers parce que me voilà une pauvre femme de terreur, une pauvre forme humaine ployant sous des malaises, sous des préjugés aussi, sous des remords, parce que je fuis ma magnificence amoureuse, ma tendresse en fleurs et le merveilleux épanouissement de ma nature passionnée. Je veux être—je suis hélas!—une pauvre femme qui s’enferme en un linceul de médiocrité, qui a peur de sa tristesse et de ses souvenirs et qui cherche le Léthé où jadis était le ciel; je me fais faire par le temps, par les heures, ces ouvrières de vieillesse, un uniforme de résignation. Mais il y a en moi, il y a, me dépassant, si grande, si furieuse, immense, désolée et frénétique, une autre femme qui se lamente, les yeux ardents et dont les seins se cabrent, une femme qui se dévêt pour se rappeler ta nudité, une femme qui se regarde dans un miroir pour trouver sur le reflet de son corps, en profondeur, tous tes baisers, toutes tes caresses, les chairs où tu t’appesantis, de tes lèvres, de tous tes bras, de toute ta poitrine, et de tout ton cœur, les chairs où tu erras léger, du souffle de ton âme, les chairs aussi où tombèrent, par hasard, quelques-unes de tes larmes, une femme qui fut, qui est ta femme. Mon petit, mon petit, tu ne me vois pas; j’ai les paupières baissées, je suis étendue sur une chaise longue, je ne lis pas, je ne réfléchis pas, je ne rêve pas; je m’abandonne, je m’abandonne à la femme que je fus, à la femme qui fut ta femme, à ma passion, à mon ardeur, à ma grandeur. Qu’elle m’emporte, en sa course de lumière, en son tourbillon de feu. Qu’elle m’emporte sur la rivière, sur l’océan de ses larmes, de mes larmes jusqu’au lac de tes larmes, jusqu’à l’île de notre fatalité, de notre délice...

—Et que nous dirons-nous, chérie? Il y a si longtemps que nous nous sommes vus! Tant de jours sont tombés sur notre éloignement! Tu te souviens de mon petit calendrier de soldat sur lequel je rayais naïvement les jours où nous n’avions pu nous aimer, ne nous étant pas vus. Je croyais que ces jours ne comptaient pas, que Dieu nous en devait d’autres en retour, plus longs, plus soyeux, plus lumineux, et je croyais qu’il nous les donnerait. Et maintenant les jours se suivent, se chassent semblables, tous à rayer. Et je suis méchant envers les jours, je les méprise, je les jette, je les déchire en des néants, des néants qui ont mal. Ah! les horribles jours où je ne t’ai pas, où je n’ai rien de toi, car jamais tu ne m’as écrit.

—Et que t’écrire?

—Ceci: Je t’aime encore, ou: Je t’aime, simplement.

—Je n’ose pas.