—Pourquoi? il est à moi: il me fait souffrir. Je suis père.
—Et moi?
—Les femmes sont mères: c’est entendu, c’est une La Palissade, c’est une fonction, mais jamais les hommes ne furent pères. Ils ne sont pères qu’après, quand il n’y a plus à avoir mal, quand il n’y a plus l’œuvre de gésine, quand il n’y a plus de danger dans la chair, quand il n’y a plus que les molles et inoffensives inquiétudes morales. Moi, je suis père, comme j’aurais été mère, si j’avais été femme, de tout moi, de mon ventre, de mon sang et de ma chair, de mes entrailles contractées et saignantes, de mon mal de cœur, de mon mal de tête, de mes évanouissements et de mes nausées. Et je souffre volontairement—et tant, tant! Je souffre surtout de si loin! J’espère que je prends une partie de ton mal, la plus grande—car je souffre beaucoup.
—Il me reste de ta souffrance, mon ami.
—Mais moi, j’en mourrai.
—Et moi?
—Eh! non! Je t’ai déjà dit que chez toi, femme, c’est une fonction, mais être père, comme je l’entends, comme je le suis, c’est une coquetterie, un sadisme. On en meurt—et c’est justice. On n’en est jamais mort jusqu’ici parce que je suis le premier à être père de cette façon-là. Et je blasphème. Pardonne-moi d’avoir parlé ainsi de toi, de moi, de notre chère vie et de ma chère mort.
—Ne meurs pas!
—Pourquoi vivre? Tu n’as pas voulu venir à moi. Tu imagines bien, n’est-ce pas, que je ne m’accommoderai plus jamais de nos minutes adultères, de notre volupté de fraude, morcelée et hagarde, qu’il me faut ta chair, ton être, toutes tes heures, qu’il faut que tu sois ma femme, pour moi et pour le monde. Et tu ne le peux pas. Je crois que cet enfant, notre mal, nous cracherait à la face nos baisers, volés dans un coin, nos baisers d’êtres stériles. Regarde autour de nous: ce ne sont qu’adultères. Adultères inutiles qui réussissent, qui s’imposent et qui s’imposent sans brutalité, qui s’insinuent, qui se font accepter, qui se font recevoir. Les gens ferment les yeux—comme en une chatouille—et ça dure, telle une plaisanterie trop longue. Nous, nous n’avons pas été malins; nous ne savions pas: nous avons déshonoré l’adultère, puisque nous en avons fait une chose jeune, pure, passionnée et sainte. Nous savons maintenant, et, n’est-ce pas? nous ne voulons rien savoir. Subirons nous que, en des dîners, on nous place l’un à côte de l’autre comme la pièce de résistance du scandale quotidien, du scandale de chaque soir, du scandale-apéritif et du scandale-réginglard?